chez les fourmis

Publié le par Ding

Départ de Zhongguancun, le quartier des universités et de la haute technologie au nord-ouest de Pékin. Les grandes universités de la capitale – l’université de Pékin, l’université Qinghua, l’université du peuple – ont essaimé ici sous forme de jeunes pousses et de laboratoires dans le domaine des hautes technologies. C’est ici le temple de l’informatique et les centres commerciaux vendant des gadgets dernier cri et les logiciels – souvent contrefaits –  atteignent une densité impressionnante. C’est la Chine du 21ème siècle, un Pékin high tech dont la prospérité a transformé l’architecture. Les immeubles tout neufs rivalisent de hardiesse architecturale et renvoient les années 90 dans un passé déjà presque lointain, pour ne rien dire des HLM maoïstes dont l’évocation est presque incongrue dans cette modernité.

 

Trois ou quatre kilomètres au nord, passé le cinquième périphérique,  c’est toujours Zhongguancun, mais le décor a changé. Plus de centres commerciaux et de boutiques, mais de larges avenues plantées d’arbres avec des immeubles modernes de quelques étages aux formes parfois futuristes. C’est le cœur du parc technologique, où sont installés tous les grands de l’informatique chinoise : le portail Internet Baidu – rival de Google, comme l’actualité des derniers jours nous l’a rappelé – Lenovo qui a racheté les ordinateurs portables d’IBM voici quelques années et bien d’autres, plus ou moins connus. S’il n’y avait les pelouses jaunies par la sécheresse et la poussière pékinoise rebelle, on pourrait se croire à Bangalore ou, toutes proportions gardées, dans la Silicon Valley. La Chine de l’informatique, du logiciel et de l’Internet, au cœur de bien des débats sur l’avenir et le rôle du pays dans le monde, se pense et se dirige d’ici.

 

Presque sans transition, en passant un carrefour, on change de planète. Une courte traversée de quasi-campagne – incongrue, mais la zone était encore rurale il y a peu – une petite zone industrielle dominée par des entreprises de transport et de logistique et l’on arrive au village de Tangjialing, aujourd’hui presque célèbre.

 

C’est là en effet, à deux pas du Zhongguancun high-tech mais séparé par un gouffre, que s’est agglutinée en quelques années une communauté jeune et pauvre d’étudiants provinciaux désargentés, de salariés modestes et de chômeurs incapables de suivre les tarifs devenus prohibitifs de l’immobilier pékinois. On les appelle « la tribu des fourmis » et la presse et les sociologues les prennent désormais comme objets d’étude (voir la page Chine : notes de lecture  ) : des jeunes attirés par la grande ville, les études et l‘espoir d’une vie meilleure, mais qui « galèrent », comme on dirait en France. Le phénomène se retrouve dans plusieurs grandes villes chinoises, mais Tangjialing, plusieurs travaux universitaires aidant, est devenu un symbole.

 

Pour ces jeunes, ces « fourmis », les quatre millions de voitures de la capitale, les centres commerciaux par milliers, les hôtels sept étoiles et  tout ce que l’argent peu acheter sont un rêve inaccessible. Revenant en autobus de leur journée d’étude ou de travail, ils retrouvent un ancien village loti de manière anarchique, avec des cubes de béton et de briques que l’on n’a même pas pris la peine de badigeonner ou de couvrir de ces carreaux de faïence qui ornent – ou défigurent, comme on voudra – les centres des villes. Tangjialing est passée en quelques années de 3 à 50 000 habitants. On a construit sans ordre, sans le moindre souci d’urbanisme ou d’esthétique. De la brique, du ciment, et rien, d’autre.

 

Les « fourmis » s’entassent dans des  chambres miteuses et mal chauffées – en cet hiver rigoureux – qui ne sont même plus bon marché à l’aune de leur maigre budget : ils doivent débourser 55 ou 60 euros par mois pour ces galetas, le triple d’il y a deux ou trois ans, le tiers de leur revenu moyen. Ils se nourrissent pour quelques yuan dans des restaurants minuscules (beaucoup tenus par des Ouighour) ou font leur marché dans la rue, auprès de paysans venus de la campagne encore proche.

 

Etre une « fourmi », c’est avoir des camarades, des amis, mais pas plus : là où les jeunes des classes moyennes reculent déjà devant le mariage faute de pouvoir acheter des logements devenus inaccessibles (2 000 € le mètre carré pour un bon logement, une fortune ici),  fonder une famille ne peut être qu’un rêve pour ces prolétaires du savoir.

 

Dans l’ancien village grandi trop vite, les rues sont étroites et défoncées, la neige fondante les rend boueuses et les ordures ménagères s’accumulent sur les bas-côtés. Le chauffage urbain, qui gagne aujourd’hui même les hutong du centre, est ici inconnu. Le charbon, désormais banni de Pékin intra-muros, règne ici en maître : son odeur douce et âcre est partout, son bruit aussi : dans les ruelles où les voitures ne s’aventurent pas, on entend presque chaque seconde le raclement des pelletées de houille chargées dans des chaudières d’un autre âge. Certaines dégagent une fumée noire qui prend à la gorge, au point que j’ai dû sortir en courant d’une rue étroite, suffoquant dans ce dégagement irrespirable. Les briquettes cylindriques de charbon consumé, qui ont presque disparu du centre ville, jonchent ici les rues.

 

Le commerce est partout. Boutiques, petits marchés, aves la campagne proche qui vient à la rencontre de la ville. Une planche, une caisse, un vélo, un triporteur, c’est déjà un petit étal pour vendre trois vêtements ou deux babioles. Une boutique vend de vieilles télévisions qui semblent sortir des années 70. Des paysans engoncés dans leurs habits chauds d’une autre époque étalent des légumes, des fruits frais, des fruits secs qui témoignent malgré tout d’une prospérité nouvelle. Même ici, les montagnes de choux qui caractérisaient jusqu’en 1997 la Chine communiste ont disparu, sans doute pour toujours. La boucherie est dans la rue avec ses cages à poules qui bloquent le passage. Deux mondes s’y rencontrent : ruraux et jeunes urbains. Différents au possible même physiquement, Chine d’hier et Chine de demain. Se parlent-ils, se comprennent-ils ?

 

Tangjialing est pauvre, mais branché. Les cafés Internet  pullulent, les téléphones portables se vendent comme des petits pains. La santé, aussi, est visiblement devenue un commerce rentable : cliniques et dispensaires se comptent par centaines.

 

On l’a compris, Tangjialing est l’envers du décor pékinois : sans être un bidonville, c’est pauvre, c’est sale, c’est pollué, on gèle l’hiver et on étouffe l’été, bref on y vit mal. Pourtant , l’ancien village devenu le dortoir des étudiants vibre de toute l’énergie qui fait avancer la Chine. Les jeunes qui s’entassent ici vivent pauvrement, mais ils tiennent bon, car ils savent que succès et prospérité sont à portée de main. Certains se résignent et partent habiter des villes secondaires – Shijiazhuang, Taiyuan - où le logement est meilleur marché. Mais beaucoup s’accrochent au village-dortoir, dans l’espoir de pouvoir s’installer dans Pékin lorsqu’ils auront trouvé un bon emploi. Dans les ruelles lugubres, on sent la jeunesse, l’énergie, la volonté de s’en sortir. La vie est rude, on gèle, le charbon pique le nez, mais demain sera meilleur et Tangjialing, avec toute sa crasse, est finalement attachant. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

PS : dernières nouvelles :au printemps 2010, Tangjialing, (victime d'une publicité médiatique devenue embarrassante ?) était sur le point d'être démoli : http://www.globaltimes.cn/www/english/metro-beijing/update/top-news/2010-03/508558.html mais Shigezhuang, plus au nord, est en train (été 2010) de prendre le relais : voir Les fourmis migrent au nord  .

Publié dans Nouvelles de Pékin

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Caroline 24/01/2010 18:27


Je propose un échange universitaire avec des étudiants français !