Pékin Paris par la route des Indes (2013 - 2014) : un voyage extraordinaire

Mis à jour le 20 juillet 2014

A notre oncle Jean-Marc (1925 – 2011),

 grand lecteur de Jules Verne

 et grand découvreur sur les traces de celui-ci.

De Pékin à Paris sur les routes d’Asie et d’Europe, nous avons été guidés par bien des grands voyageurs écrivains, romanciers et explorateurs : Dupleix et la Bourdonnais dans les anciens comptoirs français de l’Inde, Pierre Loti en Inde, à Istanbul et en Iran, Aurel Stein à Jayuguan (pas encore dévastée par le tourisme), Dunhuang et dans les Tianshan, Nicolas Bouvier et Thierry Vernet des Balkans à l’Asie du sud. En quittant Urumqi le 23 septembre, nous avons évoqué Victor Point et le groupe Chine de la croisière jaune qui n’avaient pu aller plus loin. Du Gobi au plateau tibétain, nous avons médité et nous sommes interrogés sur l’évasion incroyable de Slawomir Rawicz et de ses compagnons [1].  Les personnages réels ne suffisant pas, nous avons aussi suivi des héros de légende. Comme bien d’autres voyageurs avant nous, nous avons été charmés de découvrir un Katmandou si ressemblant pour les lecteurs de Tintin au Tibet.

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Mais notre auteur de prédilection, bien qu’il ait fort peu voyagé lui-même, reste Jules Verne qui a émerveillé notre enfance. Aussi avons-nous cherché à réaliser un voyage extraordinaire par la distance, la durée et les pays traversés, dans l’esprit des héros qui nous semblent aussi réels et familiers que les personnages historiques précités.

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Bien que nous soyons partis de Chine, le délicieux roman les tribulations d’un chinois en Chine, paru en 1879, n’a pas été vraiment pertinent pour nous, car l’action se passe en Chine du sud,  de l’est et du nord. Le héros Kin-Fo et son domestique poltron ne s’aventurent que de quelques lis, au dernier chapitre, au nord de la grande muraille, que nous avons traversée le 5 septembre, dès notre départ de Pékin. Enlevés par le chef taiping Laoshen, ils franchissent la muraille à 28 km environ à vol d’oiseau au nord de Funing, dans l’est de l’actuelle province du Hebei, à quelque 250 km à l’est de Pékin (par 119° 17’E et 40° 09’N), dans une zone que nous avions reconnue en décembre 2009, voir la muraille comme avant ).

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Le 3 octobre nous avons franchi les monts Kunlun puis, le 11, la chaîne centrale de l’Himalaya (photo ci-dessus) sans doute très près de la passe d’Idi Gamin, que nous n’avons pu localiser avec exactitude, empruntée par Robur le conquérant et ses passagers involontaires lors de leur tour du monde aérien à bord de l’Albatros.

Quatre autres romans de Jules Verne ont ensuite accompagné notre voyage, au point que nous avons cherché à retrouver les traces de nos héros favoris :

 

1 – le tour du monde en 80 jours, bien sûr : Philéas Fogg, voyageur de légende, a traversé l’Inde au cours de son tour du monde. Il a en particulier voyagé entre Bombay et Calcutta (dans le sens inverse du nôtre).

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Bombay

En regagnant Bombay en bateau après une visite à l’île d’Elephanta, le 13 novembre, nous avons évoqué notre héros, grand joueur de whist, qui y accosta après avoir terminé sa traversée depuis Aden par « un chelem admirable ». A Bombay toujours, nous avons visité les temples de Malabar Hill, où Passepartout fut roué de coups pour avoir omis de se déchausser.

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Calcutta, seule ville d'Inde et peut-être du monde où l'on trouve encore des pousse pousse tirés par un homme à pied, comme au 19ème siècle

 Le 2 novembre, nous étions passés à Burhanpur, où le même Passepartout avait acheté des babouches pour chausser ses pieds nus après cet incident. Début janvier, nous avons visité Allahabad et Bénarès. En décembre, nous avions séjourné à Calcutta d’où Phileas Fogg avait quitté l’Inde pour Hong Kong accompagné de Mrs Aouda qu’il venait de sauver du bûcher de son défunt époux, rajah du Bundelkund.

 

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les grottes d'Ajanta

2 – la maison à vapeur, roman paru en 1880. Le premier chapitre du roman, où l’on assiste à un meurtre et à une évasion aventureuse, a pour cadre Aurangabad, que nous avons visitée le 3 novembre. Dandou Pant alias Nana Sahib, dont la tête venait d’être mise à prix par les autorités britanniques, retrouve ses partisans dans les grottes d’Ellora et d’Ajanta ("Ajuntah" écrit Jules Verne) que nous avons visitées les 3 et 4 novembre. On le retrouve un peu plus tard à dans les monts Vindhya, peu sûrs à l’époque, et à Bhopal, que nous avions visité un peu plus tôt.

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le Gange à Bénarès

Nous avons retrouvé les traces du Colonel Munro et de ses compagnons dans leur périple à travers l’Inde, tractés par un éléphant à vapeur dans plusieurs villes : à Calcutta, leur point de départ, à Chandernagor, ancien comptoir français (« aujourd’hui bien déchue, sans industrie, sans commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide » - chapitre 6),  à Bodh Gaya sur les lieux de l’illumination du Bouddha (le romancier semble ici confondre quelque peu hindous et bouddhistes), à Bénarès, à Allahabad (« moins curieuse que Bénarès bien qu’elle compte aussi parmi les cités saintes » – chapitre 9), à Lucknow où nous avons visité Bara Imambara (« réellement superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons qui hérissent ses courtines » - chapitre 11) et surtout à Kanpur (l’ancienne Cawnpore, que nous avons visitée les 28 octobre et 5 janvier).

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A Kanpur, nous avons cherché non sans mal et finalement trouvé les lieux historiques du massacre de Bibi Ghar, fait historique dramatique survenu pendant la révolte des cipayes, en 1857, qui fournit le point de départ du roman (voir l’encadré sur le massacre de Bibi Ghar et ses lieux de mémoire inséré dans notre journal du 5 janvier). Nous avons pu constater une nouvelle fois la précision des descriptions de Jules Verne. Un élément de complication tient au fait que le monument commémoratif décrit dans le roman existe toujours (photo ci-dessus) mais a été déplacé peu après l’indépendance de l’Inde.

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Roulant sur les routes de l’Inde, étroites et encombrées, où notre petite voiture est souvent passée avec difficulté, nous nous sommes souvent demandés comment le « géant d’acier » imaginé par le romancier, suivi de ses deux wagons d’habitation, aurait pu faire route s’il avait réellement existé.

 

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la mosquée bleue à Istanbul

3 – Kéraban le têtu, roman humoristique et d’aventures paru en 1883. A partir de Hopa, dans l’ancien Lazistan, à l’est de la Turquie, nous avons suivi les traces de l’irascible négociant turc Kéraban, qui avait entrepris sur un coup de tête de faire le tour de la Mer noire plutôt que de payer une taxe minime pour la traversée du Bosphore, et de son ami néerlandais Van Mitten entraîné malgré lui dans cette aventure.

Hopa, où notre route a rejoint la côte,  est sans doute la petite ville que Jules Verne nomme Choppa, près de la frontière russo-turque (aujourd’hui turco-géorgienne, encore que cette frontière se soit déplacée à deux reprises entre temps). C’est là que Kéraban et ses compagnons étaient arrivés après leurs mésaventures en Russie. A Atina, entre Hopa et Rize, nous sommes passés sur les lieux du naufrage de la tartane Guïdare et du sauvetage de l’héroïne Amasia, avec le vent, la pluie et une Mer noire d’un noir d’encre pour ajouter au réalisme de la scène. Cette côte est hélas défigurée par une urbanisation très laide, elle a bien perdu le pittoresque qu’elle devait avoir au 19ème siècle.

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Nous avons ensuite visité – sous la neige – Trébizonde (que Jules Verne compare à la Suisse et au Tyrol pour son relief accidenté) où M. Van Mitten fut fiancé malgré lui à la noble Saraboul. Le roman décrit une ville cosmopolite, avec des populations chrétiennes, grecques et arméniennes, que l’on chercherait en vain aujourd’hui.

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Comme Kéraban et ses compagnons, nous avons suivi la côte vers l’ouest et avons fait étape à Giresun, (Kérésoum dans le roman, « bâtie au pied d’une colline, dans un double escarpement de la côte », ce qui est tout à fait exact).

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Nous sommes ensuite passés à Samsun (« une des plus importantes échelles de ce levant de la mer Noire ») puis à Sinop (photo ci-contre), dont Jules Verne fait une description sommaire peut-être sévère à l’excès : « il était trop tard pour en retrouver toutes les splendeurs écroulées dont il ne reste plus que des fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles ».

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la Mer noire près d'Abana

Comme Kéraban, nous avons longé la côte jusqu’à Abana (dans le roman Apana) où nous avons dû rebrousser chemin faute de temps, alors que nos héros avaient suivi la route côtière vers Inebolu (Ineboli dans le roman) et au delà [2]. Nous avons finalement retrouvé les traces de ceux-ci à Scutari, aujourd’hui Usküdar, sur la rive asiatique du Bosphore qu’aucun pont n’enjambait à l’époque.

 

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Dubrovnik, l'ancienne Raguse

4 – Enfin et surtout, nous avons suivi en Europe les pas du Comte Mathias Sandorf, qui est peut être le plus beau roman de Jules Verne (paru en 1885, dédié à Dumas père et inspiré du Comte de Monte Cristo). Nous avons retrouvé les traces de Mathias Sandorf, alias le Docteur Antekirtt, dans trois villes de l’ancien empire d’Autriche-Hongrie (citées ci-après dans l’ordre de notre voyage, inverse de celui du roman) :

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- aux bouches de Cattaro (aujourd’hui Kotor, au Monténégro), que nous avons visitées les 10 et 11 avril, scène d’un chapitre du roman (tentative d’enlèvement de Sarcany); Cattaro était au 19ème siècle situé en Dalmatie, à l’extrême sud de l’empire austro-hongrois, la frontière avec l’empire ottoman passait quelques kilomètres plus au sud ; nous avons eu la joie d’apercevoir (puis de revoir à Dubrovnik) un petit bateau rouge ressemblant un peu, à la couleur près, aux Electric, les bateaux rapides du Dr Antekirtt (photo ci-contre) ;

- à Dubrovnik, l’ancienne Raguse, aujourd’hui en Croatie, visitée les 11 et 12 avril, où se déroule largement la deuxième partie du roman ;

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A Dubrovnik, nous avons bien sûr arpenté l’ancien Stradone, aujourd’hui rue Placa, la rue principale de la vieille ville, sans pouvoir cependant identifier l’hôtel particulier du banquier Silas Toronthal [3].

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Une rue en escaliers à Dubrovnik

Nous avons cherché la petite rue Marinella, où au numéro 17 demeurait Mme Bathory, veuve et mère de deux héros du roman. Les choses sont compliquées car tous les anciens noms de rue italiens ont été changés et slavisés au 20ème siècle. Nous avons supposé d’abord que la rue Marinella était devenue la rue Sainte Marie (Svete Marije), entre la rue Placa et la mer. Mais la description du roman (deuxième partie, chapitre 4)  établit sans ambiguïté que cette rue se situait en réalité au sud de l’ancien Stradone , « vers le milieu » de celui-ci , où une série de rue en escaliers monte sur la colline (« ces rues montantes, étroites, tortueuses [4] – à vrai dire de véritables escaliers »). Nous demeurons dans l’incertitude sur la rue exacte dont il s’agit et sur la localisation exacte du n° 17 (en haut de « plus de soixante marches » de « l’interminable escalier de la rue Marinella »).

Nous avons aussi cherché l‘ancien cimetière de Raguse où se situe une scène dramatique du roman, l’exhumation de Pierre Bathory. Ici encore, nous avons rencontré une difficulté, car il existe deux vieux cimetières à Dubrovnik :

  • Dunče, très petit cimetière perché sur la falaise à l’ouest de la vieille ville, accolé à un couvent ; il s’agit d’un cimetière ancien (pierres tombales du 17ème siècle), mais encore utilisé comme le montre la présence de tombes très récentes ;

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  • Boninovo, légèrement plus à l’ouest et plus loin de la mer ; beaucoup plus vaste, il s’agit véritablement de l’ancien cimetière de la ville ; bien que Dunče soit plus romantique, en surplomb de la mer, ce cimetière minuscule et dépourvu d’arbres ne correspond pas à la description du roman ; nous pensons donc que la scène contée par Jules Verne se passe au cimetière de Boninovo, qui correspond beaucoup mieux à la description.

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Au pied de Saint Just : une mouette à défaut de pigeon voyageur

Enfin, nous sommes retournés le 15 avril à Trieste, en Italie, pour un court pèlerinage à la cathédrale Saint Just où se passe le premier chapitre du roman (photo ci-dessus). Nous étions en pays de connaissance puisque nous avions déjà visité Saint Just en famille en 2001.

Nous ne sommes en revanche retournés ni à Pisino (aujourd’hui Pisinj), ni à Rovigno (aujourd’hui Rovignj) ni sur les rives du canal de Lème, cadres de plusieurs chapitres de la première partie du roman, déjà visités en détail en 2001 lors de notre voyage en Istrie.

De Kotor à Trieste, nous avons suivi le Comte Sandorf mais aussi les membres de notre famille qui ont fait ce voyage avant nous : nos parents et notre oncle Jean Marc, grand lecteur de Jules Verne et voyageur sur les traces de celui-ci. Mathias Sandorf est bien une passion familiale.

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[1] : Slawomir Rawicz, A marche forcée, Albin Michel, 1957. Récit de l’évasion d’un camp de travail en Sibérie et d’une fuite jusqu’en Inde à travers la Bouriatie, la Mongolie et le Tibet. Récit fascinant, mais dont l’authenticité a souvent été contestée.

 

[2] : nous avons pris ici Jules Verne en délit d’invraisemblance géographique, ce qui n’est pas fréquent. Kéraban et ses amis sont en effet réputés s’être rendus de Sinope à Apana en une matinée et à Ineboli dans la soirée « après une journée de quinze lieues » (environ 60 km). La distance de Sinop à Inebolu est en réalité de 150 km par une route accidentée (nous le savons pour y avoir marché), ce qui n’est guère faisable en une journée de cheval avec des cavaliers dont certains étaient peu expérimentés.

 

[3] : il résulte du récit du vieux domestique Borik (quatrième partie, chapitre VI) que cet hôtel était situé au milieu du Stradone, sur le côté sud  (« Mme Bathory (…) descendit en courant vers le Stradone, le traversa et vint frapper à la porte de l’hôtel Toronthal »).

 

[4] : ces rues sont « montantes et étroites » en effet, mais pas « tortueuses » dans la réalité ; c’est aussi un exemple d’inexactitude dans les descriptions d’ordinaire si précises de Jules Verne.