Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

Publié par Ding Thibaut

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

Je suis arrivé hier à Paris et redescends doucement sur terre. Ce n’est pas si facile de s’endormir dans l’avion après une longue soirée en Inde et de se réveiller à l’aube à Paris. Pour ménager la transition, j’ai besoin de replonger un peu dans le voyage. Remettre en ordre mon carnet de voyage est une très bonne solution pour ce faire. J’ai envoyé des mails durant la première semaine, puis j’ai pris des notes chaque jour sur un calepin. Le tout mis au propre par ordinateur, et j’ai un moyen de partager un peu notre périple tout en gardant un souvenir précis de ces dernières semaines. Le texte qui suit est donc un récit détaillé du voyage, jour par jour, un récit du voyage comme je l’ai ressenti personnellement. Bien entendu, je sais que tout n’intéresse pas également tout le monde : je pense en particulier au récit de l’ascension du Kardung La qui lassera vite quelqu’un qui ne s’intéresse pas à la pratique du vélo en milieu boueux. Elle m’a tant marquée qu’il aurait été dur d’être plus succinct. Avec le sommaire, je vous invite à lire les parties susceptibles de vous intéresser le plus.

I - Le séjour d’acclimatation à Leh

II - L’ascension du Kardung La en VTT par mauvais temps

III - Du Kardung La au début du trek

IV - Le trek

V - Après le trek : l’Himachal Pradesh et le retour vers Delhi

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I - Le séjour d’acclimatation à Leh

Vincent, mon frère Clément, Papa et moi arrivons dans l’Himalaya le mercredi 2 août.  Après une nuit d’attente à Delhi prolongée par l’attente de bonnes conditions météo pour pouvoir se poser ensuite à Leh, les contrariétés continuent avec trois fouilles approfondies. Là-bas,  on craint en effet les attentats des islamistes du Cachemire. L’avion pour Leh décolle enfin, et le spectacle commences très vite : soudain, parmi la mer de nuages émergent des montagnes et des grands glaciers. Puis la descente est véritablement impressionnante: Leh est sur un plateau a 3400-3500 m entouré de pics montagneux à plus de 6000 m (cf. Google Earth à « Leh, India ») ! L’avion descend en spirale dans ce « trou » en rasant les montagnes qui ne tardent pas a devenir plus hautes que l’appareil... et pour pimenter le tout, le pilote doit faire avec les nuages et la faible portance de l’air à cette altitude: une moitié des passagers semble très peu  rassurée pendant que l’autre prend des photos. L’appareil finit par toucher le sol et son arrêt est total dans les tout derniers mètres de la piste, dans un tonnerre d'applaudissements pour le pilote.

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Jeudi 3 août. L'acclimatation se passe assez bien pour chacun de nous. Je ne perçois pas de symptôme de mal des montagnes alors que j’étais complètement nauséeux quelques semaines auparavant  à la même altitude en montée vers le Pic du Grand Paradis (Italie).  Seulement un souffle qui devient difficile lors d’un effort physique même limité (comme une monter les escaliers de l’hôtel Lingzi). Clément et moi présentons toutefois un symptôme du mal des montagnes durant notre  sommeil: après une suite de respirations normales parfois marquée d’apnées, notre souffle s’emballe tout seul…

Leh est une ville surprenante à bien des égards. Outre son altitude est le fait qu’elle soit encaissée  parmi des hautes montagnes il s’avérerait très difficile de la localiser si on s’y trouvait transporté.

Est-on en Occident ? un passant sur quatre est européen, certains commerçants parlent même le français en plus de l’anglais, et le menu classique de restaurant se décompose en : Italian food / Continental food / American food / Israeli food voire Turkish et Mexican. Bien sûr il y a toujours « Indian vegeterian » et « Indian non veg. ». 

En Chine ou au Tibet ? Beaucoup d'habitants ont un type physique chinois et les deux tiers des moines sont des bouddhistes tibétains. La langue locale est presque du tibétain.

Dans un pays musulman ? il y a une mosquée et de réguliers appels à la prière la part du muezzin. A ce sujet, le guide de voyage invite à remarquer la lutte d’influence que se livrent le Gompa tibétain de Leh et la Mosquée. Cette lutte est perceptible dans la surenchère entre l’appel à la prière par le haut parleur du minaret et le rythme des percussions du Gompa que j’ai un jour entendu à 4h du matin.

On est enfin très proche de l’ennemi de toujours, le Pakistan.

Mais on est bien en Inde: l’hindi est la langue officielle et il y a quand même nombre d’habitants au type bien indien, ainsi que des moines hindous portant le turban. Et il y a un spectacle typiquement indien qui surprend à chaque fois. En effet, la situation du piéton dans une ville indienne est peu enviable. Ce dernier évolue dans une jungle de voitures et de camions se repérant mutuellement au son d’un klaxon perpétuel. (Ici, la faute, c’est d’oublier de klaxonner quand on croise ou double !). Et au milieu de cette jungle stressante et dangereuse, on voit des vaches déambuler en toute quiétude, vivant tranquillement leur vie de vache urbaine ! Et à juste titre, car malheur à quiconque écraserait l’animal sacré !

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La ville est surplombée par un monastère tibétain. La marche d’accès au Gompa est laborieuse à cause du manque de souffle, mais la vue sur les montagnes et sur la grande oasis de Leh est magnifique. En pénétrant dans le temple, on est vite gagné par l’odeur apaisante de l’encens. Puis juste à gauche, dans une petite pièce sombre où trônent des créatures effrayantes en bois, un moine psalmodie inlassablement, assis dans la position typique, imperturbable malgré les quelques visiteurs. Notre première sortie en vélo pour Vincent et moi consista à remonter au monastère par la route l’après-midi, puis à redescendre par les chemins… premières sensations de mountain biking.

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Vendredi 4 août 2006. Encore une journée dédiée à l’acclimatation. Nous visitons ce matin le Gompa de Spituk. La voiture nous laisse au pied du monastère, et commence alors l’habituelle montée enescaliers. En effet, les Gompas sont bâtis à flanc de rocher, en hauteur. Nous arrivons après avoir enchaîné une pause toutes les 15-20 marches (altitude oblige) à la première salle. Comme d'habitude, nous retirons les chaussures et entrons. Ici, trois représentations de Bouddha: a gauche le Bouddha du passé, au centre celui du présent et à droite celui de l’avenir. Autour, d’autres divinités, et des photos du Dalaï Lama, des vieux parchemins de prière et de l’encens qui se consume. Selon ses représentations, la postion des mais du  Bouddha diffère. Un peu plus bas, je rencontre un lama anglophone et lui demande la signification de la position suivante: le majeur de la main droite et le doigt à droite du majeur sont baissés tandis que les autres sont levés. Le lama ferme alors les yeux quelques secondes puis me répond: "Young man, these sorts of things can't be explained with English words. Only Tibetan words can make you understand". Je poursuis la visite, un peu perplexe. Nouvelles salles, terrasses donnant sur l’oasis de l'Indus… et de hautes montagnes partout autour.

Nous finissons la matinée par la visite du petit village en bas du monastère. C'est un village tibétain traditionnel, avec ses maisons aux murs blancs et aux toits de boue, ses moulins à prière que l’on fait tourner en passant, ses stupas et ses multiples escaliers. Arrivé en bas, Vincent et moi lions conversation avec un jeune Lama ... âgé de douze ans ! Après une autre rencontre, avec une vache récalcitrante cette fois, il est enfin temps de remonter à la voiture, ce qui veut dire monter toutes les marches pour arriver au seuil du Gompa, 60-80 mètres plus haut. Nous montons tout doucement, multipliant les pauses. Et comment ne pas oublier qu’un peu plus tôt dans pareille situation on s’est fait doubler à grande vitesse par un Lama bien plus âgé et bien moins entraîné que nous, le lama en question portant en plus deux seaux d'eau sûrement très lourds... 

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Samedi 5 aout 2006. Impossible d’attaquer le col du Kardung La et d’enchaîner sur la Nubra Valley ce matin en raison d'une météo désastreuse et des difficultés d’acclimatation de Clément. Je décide d’aller explorer une piste qui apparaît sur la carte, celle du village de Sabu (à l’est de Leh). Je pars donc en début de matinée vers ce village. La descente vers le bas de Leh n'a rien d'une partie de plaisir: circulation, boue, pluie, froid... Je sors de la ville, passe devant de multiples check points militaires, et tourne à gauche pour m’engouffrer dans la vallée d’où part la route. Je suis au point le plus bas, vers 3250 m. Mon vélo et moi sommes déjà repeint en marron à l’attaque de la montée. Il s’avère que la piste est pour l’instant une route parfois bien bitumée. Le paysage est de type « martien »: des montagnes couleur ocre aux arrêtes aiguisées, traçant des combes remplies de sable et de petits cailloux. Puis le paysage change : au milieu de la caillasse coule une rivière, et autour de cette rivière s’étend de l’herbe où broutent ânes et vaches, des vergers, quelques habitations.

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L’ascension se poursuit sur une route de plus en plus pentue et gagne le village de Sabu à 3650 m. Bien dans mes jambes ce matin, je continue et la piste se dégrade: mélange de boue et de cailloux avec une pente dépassant peut-être les 12%. Je mouline là dedans mais tiens bon: « la pente est forte, mais la route est droite. L’altimètre affiche 3800 m quand j arrive à la hauteur nuages. Je me dis: dès que je suis dedans je fais demi tour. Cependant, arrivé à 3850 m, soit un peu au dessus de certains nuages mais pas "dans le nuage", je me retrouve au bord d'un petit torrent (sûrement un simple ruisseau par temps sec). Malheureusement, le passage du cours d’eau est censé se faire en prenant appui sur quelques malheureux cailloux. En chaussures autos * de vélo de route et avec un vélo dans les bras, je renonce vite ! Puis le thermomètre: 11 degrés. Il est donc temps de redescendre. J’arrive en bas complètement frigorifié.

* : Il s’agit d’une chaussure disposant d’une cale qui s’enclenche dans la pédale pour augmenter l’efficacité du pédalage.

 

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La météo et l'état de la route du Kardung La deviennent vite au centre de nos préoccupations. Pour la météo, j’ai compris que cette notion n'existait pas au Ladakh. Personne n’a pu me renseigner. Ni l'aéroport, ni la « police station » a laquelle on m’a renvoyé. Là, je suis tombé sur le chef de la police locale. Je lui demandé s’il a des « weather datas or forecasts ». Avec un sourire au coin de la bouche, il me montre le ciel est me dit l’air grave "cloudy". Comme si je n’avais pas remarqué. J’ai appris après que la météo leur importait peu tant le temps changeait vite et surtout parce que l'homme n'a aucun pouvoir dessus. Inutile de chercher à connaître le futur si on ne peut le modifier... 

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Puis le policier m’a dit que le Kardung La était fermé à cause des glissements de terrain et des chutes de pierres. Des cyclistes belges me le confirmeront le soir même. Venus de Delhi en vélo par le Kinnaur et le Spiti. Ils ont tenté le col aujourd’hui. Abandon peu avant les 5000 m, soit à 8 km de l’arrivée (39 km pour l'ascension totale) à cause des coulées de boues et des chutes de pierres.

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Je n’ai pas perdu mon temps pour autant. En marchant j ai eu la surprise de toner sur un jeune Ladakhi qui s’essayait... au roller. Sur une route pourrie et gravillonneuse. Une vielle perd sans doute laissée la par un touriste. Apres quelques photos, j ai tenté de lui expliquer les bases de la poussée latérale, mais ça l’a plus amusé qu’autre chose !

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II - Dimanche 6 août. Ascension du Kardung La par mauvais temps

Vu de France lors de la préparation du voyage, je m'attendais à ce que cette ascension soit un effort d'endurance en côte « normal » hormis deux points: la longueur de l’ascension, soit 39 km, et l'altitude: partir de 3500 m pour arriver à 5600. De plus, il y avait ce paysage grandiose à contempler tout au long de l'ascension. Arrivé à Leh, j'en ai su un peu plus: l'ascension et la redescente durent environ une journée, et l’effort n'est pas si dur qu'il n'y parait pourvu qu'on soit bien acclimaté et qu'il fasse beau. En effet, la pente n’est pas très raide, donc la montée est progressive.

La pratique commence à s'écarter de la théorie avec les conditions météo. La région du Ladakh est désertique car les montagnes arrêtent la mousson. Mais, fait exceptionnel d'après les autochtones, il pleut toutes les nuits depuis bientôt une semaine, causant des coulées de boue et des chutes de pierres. Et durant toute la journée ou presque, les montagnes de plus de 4000 m sont dans les nuages. Pour ces deux raisons, presque tous les cyclistes venus s'attaquer au Kardung La (environ 5-6 par semaine en saison selon l’armée) décident de reporter leur ascension s'ils ont du temps, ou tout simplement de l'annuler. Quant à nous, le programme était le suivant: Vincent et moi devions monter en vélo samedi, suivis de mon père et de mon frère dans la voiture. Arrivés au col, nous devions redescendre tous dans la vallée de la Nubra, la visiter jusqu’à lundi, date du retour sur Leh pour le trek. La route étant fermée à cause de la boue et des  éboulements, nous avons reporté l’ascension à dimanche, renonçant à la Nubra.

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Étant donné l’abandon à huit kilomètres de la fin des cyclistes belges revenus couverts de boue, j'hésite à me lancer  dans la montagne avec Vincent. Mais dimanche matin je remarque que la route est sèche à Leh et je me dis: « autant essayer d’aller le plus haut possible au lieu de rester à l'hôtel ». Vincent est aussi partant, et mon Papa et Clément s'apprêtent à nous suivre en voiture jusqu’au sommet si possible.

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1. De Leh à la première coulée de boue

Nous décollons ainsi a 8h00 pour le col du Kardung La. La route monte dès la sortie de l'hôtel. Les premiers kilomètres sont désagréables à cause des gaz d’échappement des voitures et des camions qui nous doublent. Mais on commence assez vite à respirer et à trouver notre rythme. Nous sommes encore sous la couverture nuageuse et la vue est magnifique. Quelques pauses photos sont donc obligatoires, surtout à la vue de deux yaks pas loin de la route. La pente étant raisonnable, nous montons a une bonne vitesse de 8-9 km/h, au moins bonne pour 2 vététistes qui s’apprêtent a faire 39 km d ascension à haute altitude.

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Les choses se gâtent a la sortie d’un lacet où on se retrouve dans une grande flaque de boue épaisse et visqueuse (vers Ganglas, au 10ème kilomètre). Je suis Vincent qui ne tarde pas à s’engluer et à poser le pied dans la chose, et effet domino oblige, je dois en faire autant. Déclipage* de la pédale auto à la dernière seconde… je n’aurai pas toujours cette chance. On est bon pour tirer nos vélos aspirés par la boue qui arrive légèrement au dessus du talon. Notre traversée finie, c’est au tour d’un groupe de motards de s’y risquer. Le premier passera de justesse grâce à son élan ; le deuxième n’aura pas cette chance… En fait, cette coulée marque l’arrêt de tout véhicule motorisé venant de Leh. D’autant plus que ce n’est que la première d’une longue série. Sans trop se poser la question de continuer ou non, on quitte Papa et Clément et nous remettons en selle sachant qu’on ne rencontrera désormais aucun véhicule venant d’en bas.


* : C’est le geste qui consiste à désenclencher la cale de la pédale pour pouvoir poser le pied à terre.

 

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2. Jusqu’au camp de South Pulu

Après une série de coulées franchies comme la première, nous avons le plaisir de rouler sur une route assez dégagée dans un beau paysage de montagne. Et quel plaisir d’avoir la route pour nous seuls ! Enfin, nous ne sommes pas tout à fait seuls puisqu’il y a des yaks et des oiseaux (dont un grand gypaète qui plane). 

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Mais tout ceci ne dure pas. On ne tarde pas à entrer dans le nuage, et la lutte recommence : visibilité quasiment nulle, pluie continue, et nombre de coulées de boues et de ponts de cailloux à franchir. Descendre de selle à chaque fois et porter le vélo devient vite usant physiquement, mais aussi nerveusement. Mais ça passe à chaque fois, donc on continue jusqu’au prochain obstacle en slalomant entre les pierres tombées sur la route dès que possible.

C'est ce qui arrive quand on ne déclippe pas.

C'est ce qui arrive quand on ne déclippe pas.

C’est dans ce contexte qu’on arrive face à une série de camions et de 4x4 embourbés dans les coulées de boue ou bloqués par les chutes de pierre. Les véhicules ont soit été abandonnés par les conducteurs, soit ceux-ci attendent dedans patiemment qu’on vienne les chercher. Il nous demandent comment est la route qui vient de Leh , et nous déconseillent de continuer vers le sommet tant les conditions sont mauvaises. Mais je me dis que s’ils sont arrivés là, c’est que la route est moins pire au dessus. En réalité : la route était moins pire à l’heure où ils sont passés. On réalise vite que les conditions sont des plus catastrophiques. La pluie et le brouillard continuent, ainsi que les chutes de pierres, mais on a en prime le froid qui s’intensifie. On hésite à abandonner ici, mais il m’apparaît que les chutes de pierre sont suffisamment peu nombreuses pour ne pas être dangereuses… Donc on continue en se lançant pour défi d’atteindre le camp de South Pulu, huit kilomètres plus loin. 

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Les bornes défilent au compte gouttes, tandis que la pluie et le froid nous usent très vite. Heureusement, une petite éclaircie dans les derniers kilomètres nous redonne des forces et nous permet de regarder les marmottes sur le bord de la route pour penser à autre chose. On finit donc par arriver au camp de South Pulu.

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3. A South Pulu

South Pulu est un petit camp militaire supposé être à  4800  m d’altitude : quelques baraquements, des véhicules militaires, un poste de police. Et une barrière amovible qui barre la route jusqu’à accomplissement des formalités. Quelques militaires profitaient de l’éclaircie et étaient dehors à notre arrivée. Quelle ne fut pas leur surprise ! Là encore, ils nous interrogèrent sur l’état de la route en aval. Content d’avoir atteint l’objectif, je  suis néanmoins dans l’euphorie de l’éclaircie et pense immédiatement à la suite des opérations : continuer encore vers le col après repos. Quant à Vincent, moins bien vêtu que moi pour ces conditions, il court se mettre au chaud dans le baraquement cantine du camp où l’accueillent généreusement les militaires : repas, chaussettes sèches…

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Pendant ce temps, je vais vers le chef de la police et les militaires avec lesquels il discute sûrement de mon cas : vais-je leur demander l’autorisation de poursuivre la route ? Le chef de la police me demande d’abord de lui présenter mon permis. Papa avait en effet souscrit à un permis pour avoir le droit de franchir le col et pénétrer dans la vallée de la Nubra, zone sensible proche du Cachemire pakistanais. Je lui explique que je n’ai pas de permis, car je ne compte pas me rendre dans la Nubra. Juste monter vers le col et redescendre quand j’arrive au bout de mes limites. Je lui dis bien qu’en aucun cas je compte franchir le col pour aller de l’autre côté ; mais il ne veut rien savoir. J’en viens à lui dire que j’ai un permis mais que c’est mon père qui l’a et qu’il est resté bloqué en bas. Ce n’est pas son problème. J’insiste, mais rien à faire : « de toutes façons, la route est trop dangereuse et je suis responsable de votre sécurité », « vous n’avez qu’à revenir demain avec votre permis ». Puis sur avis des militaires qui l’entourent et à qui j’avais expliqué me projets, il me demande mon passeport. Je ne l’ai pas, car il n’était pas question de le perdre à un endroit où il est de toutes façon peu utile. Il me dit que si j’avais laissé mon passeport en garantie, il m’aurait peut-être laissez-passer, mais là il n’en est pas question. Je fais mine de me résigner, mais en réalité ce n’est le cas qu’à moitié : changement de stratégie engagé.

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Je regarde les montagnes, l’air triste. Les militaires essaient de me réconforter et me demandent pourquoi je tiens tant à continuer la route en vélo par des conditions pareilles. Je leur dis presque en pleurant que je suis venu de France pour faire la route du Kardung La , que ca a coûté très cher en argent, puis en efforts pour arriver là, et que c’est trop dur de devoir renoncer là pour une raison administrative. Ils ont du mal à comprendre que j’endure tout ça pour mon seul plaisir même s’ils voient souvent des vélos ici. Je leur explique que c’est du sport ; que c’est cette difficulté que j’aime. Ils ne doivent pas pouvoir le concevoir tant ils luttent au quotidien dans cet endroit hostile. Mais ils voient ma tristesse et se rendent à l’évidence que je ne suis pas un terroriste cachemiri. Apparemment, leur réticence est désormais une question de responsabilité : s’il nous arrive quelque chose sur la route, ils sont responsables. Par chance, l’éclaircie est encore là et les sommets se dégagent.

Le chef de la police revient vers moi : « tu veux juste continuer vers le col, et redescendre par ici, c’est tout. Et tu redescends si la route devient dangereuse ? Je lui dis mille fois oui, en aucun cas je descends dans la Nubra, et je ne prendrai pas de risque. Il me met la main sur l’épaule et me déclare enfin « Je vous donne trois heures. Je veux vous voir ici trois heures après votre départ ». Je le remercie et il semble se réjouir de la joie exprimée par mon visage sur ses quelques mots. On fait des photos comme si on était de vieux amis, et je vais retrouver Vincent dans la cantine pour lui dire qu’on continue sur la route du Kardung La ! Et c’est reparti, même si l’éclaircie prend fin pour laisser à nouveau place au mauvais temps.

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4. Après South Pulu

On est à 14 km du sommet. Soit une infinité au regard de notre état. J’ai re-réglé mon altimètre à l’altitude indiquée sur un panneau au camp. C’est 150-200 m plus haut que ce qu’indique mon altimètre, donc je me dis « ça de moins à monter, la route devrait être moins pentue ». En plus elle est ici bien bitumée et dégagée. Si nous ne nous voyons pas pour autant arriver au sommet et redescendre dans les trois heures données, nous ne nous sentons de toutes façons pas en état de lutter encore  trois heures. Donc nous montons à notre rythme sans trop penser à la suite, le camp s’éloignant à chaque lacet. Les bornes défilent doucement mais régulièrement : 14, 13, 12, 11,10 km… et Vincent semble avoir un coup de barre au moment où le froid et la pluie redeviennent de la partie. Il roule légèrement plus vite que moi, mais a besoin de pauses de plus en plus régulières alors que j’ai besoin de m’arrêter de moins en moins pour garder mon rythme lent. Puis il s’arrête, et me dit de continuer seul car il me retarde trop. On en discute car il était prévu de ne pas se séparer. Mais il envisage de redescendre, et moi je me dis que la route n’est plus dangereuse (plus de chutes de pierre) et que je me connais assez pour savoir quand m’arrêter et redescendre. On convient de se séparer, et que Vincent me laisse un signe sur la route au moment où il décide de faire demi-tour. Puis quelques mètres après notre séparation, il me dit qu’il a (encore) déraillé et redescend à South Pulu où il m’attendra.

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Je  roule désormais seul à très petite vitesse. 50 minutes pour les 4 derniers kilomètres faits en de relativement bonnes conditions. J’ai 2h10 devant moi et je suis à 9-10 km du sommet. Je suis à nouveau dans le nuage où il pleut à verse et le thermomètre affiche 8 degrés. La route cède la place à une piste faite de cailloux agglomérés. Cette piste disparaît progressivement sous les ruisseaux, la boue et les pierres tombées. Le pédalage n’en devient que plus difficile, j’utilise le plus facile de mes 27 développements et dois souvent tirer sur la pédale pour ne pas m’arrêter. Il s’agit à présent de garder un minimum de vitesse pour rester en selle, et d’arbitrer au mieux entre « rouler dans le ruisseau qui occupe la moitié de la route » et « rouler dans le sable qui occupe l’autre moitié ». En général j’opte pour le ruisseau sauf quand il devient trop profond ou lorsque les cailloux qui en font le lit sont trop gros. Passé les 8 km je pense aux Belges qui ont abandonné là la veille et me dis « arriver ici après tant d’effort et abandonner, c’est trop bête ». Donc je continue machinalement. L’intervalle de temps entre chaque borne est de plus en plus long, mais je refais ce raisonnement à chaque fois et continue. Il faut pédaler pour rester sur le vélo.

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7km, 6km. Ca y est, plus qu’un « Chalet Reynard – sommet du Ventoux et en moins raide ! ». Là bas on voit l’antenne se rapprocher, ici on ne voit pas à 5 m... Quant au beau bitume du Ventoux….5, 4, 3 km … 40 minutes entre la borne « 6 »et la borne « 3 ». Et la température continue de chuter : il fait cinq. Il ne pleut plus. Non, il grêle pour changer. Et en bordure du ruisseau viennent s’ajouter les névés : « s’agit de pas mettre la roue dans un bloc de neige !». 

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Soudain, un bruit de moteur : enfin, une présence humaine ! Non, c’est un groupe électrogène de l’armée laissé en marche ici. Grosse déception. Puis de petits torrents coupent la route de plus en plus fréquemment. Seule solution, choisir un plus grand développement, accélérer, pour les passer avec de la vitesse. Mais cette augmentation du rythme se traduit par un bref épuisement juste après. L’altitude est en effet de plus de 5200m. Je hais le fractionné *…. quatre degrés, plus que deux kilomètres, la grêle laisse place à une neige mouillée. Sans m’en rendre compte, en évitant un banc de sable et des cailloux, je plante la roue dans un bloc de neige. Pas la force ni le temps de décliper, et c’est la chute. Mis à part un peu de sang sur les mains, ça va, je n’ai rien. Je me sens même trop bien par terre, j’ai envie de rester un peu comme ça, confortablement allongé sur un lit de neige et de boue, les pieds accrochés aux pédales… Je reste là quelques minutes, le temps de faire la pause que j’aurai du faire plus tôt et de manger un petit peu. Mais il fait trop froid et c’est un trop sale coin pour faire la sieste !


* : Accélération, effort intense, repos. Nouvelle accélération, effort intense, repos, etc. C’est un exercice d’entraînement  en roller par exemple.

 

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Je déclipe non sans efforts, me relève, remonte sur le vélo et reclipe après plusieurs essais infructueux tant il est dur de prendre de la vitesse. Maintenant, hors de question de faire demi-tour. Il faut arriver en haut. Mais je n’en peux plus de lutter contre ces ruisseaux, le sable, le froid, la fatigue. Je m’arrête désormais sans décliper, en m’appuyant contre la paroi rocheuse pour ne pas tomber, et repars. Plusieurs fois entre la borne « 2 km » et la borne « 1 km ». Puis des voix, une silhouette qui se dégage de la brume, et un homme qui m’encourage et m’applaudit. Ça y est je dois être arrivé, j’ai dû rater  la borne « 1 km » ! C’est le sommet ! J’en suis tellement soulagé que j’ai envie de pleurer… mais je ne vois toujours rien que de la brume, de la caillasse, de la boue et des ruisseaux qui dévalent la route. Et là, la borne « 1 km ». Cette fois-ci,  les muscles de mon visage se crispent automatiquement, comme quand on pleure. Je pleure même s’il n’y a pas de larmes. Cela doit être mes nerfs qui lâchent, un mélange de joie et d’épuisement.
 
L’homme que j’ai vu et entendu était-il vraiment là ? J’en suis presque sûr même si je n’aurai jamais la certitude que ce n’était pas une hallucination. Car Vincent croit avoir eu une hallucination, lorsqu’il s’est retrouvé seul : il croyait souvent me voir devant lui sur la route alors qu’on était séparé depuis longtemps. Encore un petit effort pour rester en selle. Les cailloux défilent, l’eau du ruisseau dans laquelle je roule est éjectée sur mes jambes : c’est la preuve que j’ai accéléré. La roue arrière patine de temps à autre, mais j’avance, je retrouve des forces pour en finir avec cette ascension. La fin devrait arriver à grande vitesse. Mais c’est interminable, ça n’en finit pas donc je pleure encore. Bientôt 55 minutes que j’ai passé la borne « 3 km ». Et puis, sans prévenir étant donné le peu de visibilité, à 15 ou 20 mètres devant moi la pente cesse brutalement et une grande place sort de la brume. Un dernier coup de pédale et mon élan me fait rouler sur cette grande place. Je suis en haut du col du Kardung La ! Mon cœur ne ralentit pas tant je suis heureux. Je m’arrête contre un mur, prend mon temps pour décliper, et descends enfin du vélo.
 
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
5. Au Kardung La
Je fais quelques pas, frigorifié. Il fait deux degrés, je suis littéralement trempé et j’ai du mal à bouger mes doigts de pied dans mes chaussures. La place paraît déserte. Juste des panneaux de bienvenue sur la « highest motorable pass in the world » supposée être à 18 330 pieds soit 5 601m. Plutôt 5 400 m selon moi et d’autres observateurs. Mais ça m’est alors complètement égal. Plongés dans la brume et au milieu de la neige se distinguent des baraquements militaires et des camions. Zut, je dois être à South Pulu dans 10 minutes et il me faut au moins une heure pour y redescendre dans ces conditions. De toutes façons, ce serait dangereux de m’engager dans la descente dans l’état où je suis à présent. Il faut que je voie les militaires. Je me rapproche des baraquements, et j’entends quelques voix.
Deux hommes emmitouflés dans des vêtements chauds manipulent de l’essence entre deux baraquements. Ils n’en reviennent pas de voir un nouveau venu, ici, par ce temps. Je leur demande d’appeler South Pulu pour leur dire que je suis arrivé, que je serai hors délai mais que je redescendrai bien du bon côté. L’un des militaires voit du sang sur mes mains, conséquence de la chute et me demande de le suivre pour soigner la plaie. Elle est des plus superficielles, mais j’ai trop envie de me réchauffer pour décliner sa proposition ! En les suivant, mon manque de lucidité me fait trébucher sur la première marche de l’escalier. Ils me rattrapent et me soutiennent jusqu’à l’entrée du baraquement.
 
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bordVoyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

A l’intérieur, il fait chaud et sombre. Ils m’invitent à m’allonger et à retirer mes vêtements mouillés. Un poêle alimenté au kérosène chauffe la pièce, le bruit du brûleur fait penser à un moteur de vieil avion. Je suis entouré de militaires qui me regardent l’air ébahi. L’un enlève mes chaussures, puis mes chaussettes, pendant que l’autre me prend mes gants mouillés puis me donne du thé. Je tremble encore et claque des dents. On va me chercher un saut d’eau chaude pour mes pieds puis l’un des militaires me fait un massage des pieds et des mollets. 
 
Ça y est, je me réchauffe tandis qu’on m’apporte des biscuits secs. Puis on commence à parler : l’état de la route, ce que je fais en Inde, pourquoi je suis venu ici malgré cette météo… Eux assurent une présence de 40 soldats ici toute l’année, par services de trois mois. L’hiver, il fait -30°. Ils m’expliquent que par beau temps, plusieurs cyclistes arrivent là chaque semaine. Mais depuis l’arrivée du mauvais temps, je suis le premier. Le chef s’approche et me regarde dans les yeux, puis me félicite. Il a compris ce que je recherchais en montant là-haut. Je leur montre mes photos sur l’écran de l’appareil. Puis l’un d’eux me dit qu’ils viennent d’avoir une liaison radio avec South Pulu. J’ai tout mon temps pour me réchauffer et redescendre. J’apprend aussi que Papa est monté à pied à South Pulu depuis la première coulée, pour aller aux nouvelles. Il est désormais rassuré.
 

 

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On m’apporte enfin le livre d’or du camp du Kardung La. En effet, la plupart des cyclistes qui arrivent là haut ont besoin de réconfort et l’armée indienne est très hospitalière. Ils me demandent d’écrire un mot à la suite des autres. L’occasion de leur exprimer ma gratitude pour leur accueil. Puis ils m’apportent une paire de chaussettes sèches et m’invitent à redescendre pour arriver en bas avant la nuit qui tombe à 19h00. Cela fait déjà une bonne heure que je suis là haut. On sort tous ensemble du baraquement, et je m’apprête à repartir après une séance photo. Pendant ce temps, les militaires jouent avec mon vélo qui les fascine en comparaison des vélos locaux. Sans parler du baromètre et de l’altimètre de ma montre, ou du cardiofréquencemètre… 
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Ça y est, je les remercie encore une fois et entame ma descente après des adieux. Mais à peine les premiers mètres effectués, je vois une silhouette se profiler…. Et c’est Vincent ! Finalement, il n’a pas abandonné. Certes il s’est dit que c’était dommage d’arrêter à 9 km du but, mais il s’est aussi dit qu’il n’aurait pas dû me laisser partir seul là dedans. Donc il est monté doucement en s’attendant à me retrouver au meilleur des cas en train de descendre, au pire des cas en difficulté. Et il a finalement atteint le sommet ! J’ai pu faire les derniers mètres avec lui, puis nous avons pris une photo. Au regard de l’heure, il a eu le courage de redescendre immédiatement sans s’arrêter à nouveau chez les militaires.

 

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6. La descente
Comme je le redoutais, c’est un mauvais moment à passer. Au bout de cinq minutes, je suis à nouveau trempé et frigorifié. Au début, les cailloux, ruisseaux etc. nous obligent à descendre à 15 km/h ce qui est déjà fort peu agréable. Peu à peu les freins semblent de moins en moins efficaces. Le frein avant lâche complètement, et celui arrière n’est efficace que lorsque j tire manuellement le câble qui passe le long du cadre. Ce qui n’est pas commode pour dévaler la pente caillouteuse en tenant le guidon à une main. Vincent part devant, et je descends au pas dans cette position jusqu’à South Pulu. Là, les militaires m’accueillent et m’invitent à rejoindre Vincent dans le poste. Il est frigorifié aussi et se réchauffe à la chaleur du poêle.

 

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Contrairement à lui, je préfère garder mes vêtements mouillés pour ne pas avoir à les remettre. Il est vrai que ce sont des vêtements de ski de fond qui tiennent plus chaud surtout dans ce cas. Des militaires lui offrent un treillis sec et un maillot de foot sec également. Puis ils nous pressent de redescendre pour ne pas arriver dans la nuit. De plus, Papa nous attend à Ganglas. Je resserre mes freins dont les patins ont fondu. En effet, en remontant mes roues après l’avion, j’ai oublié de rectifier la hauteur des patins par rapport à la jante. Ça freinait donc j’ai fait confiance. Mais cette mauvaise position engendrait plus de frottements ce qui a fait fondre le patin sous la pression du freinage d’une telle descente. 
On repart pour les 25 km restant et heureusement la pluie cesse vite. On se laisse descendre en freinant toutefois assez fort pour ne pas s’emballer. Il faut s’arrêter à chaque coulée de boue pour porter le vélo. On récupère des degrés en redescendant mais il ne fait pas non plus très chaud. La nuit tombe lorsque nous franchissons la dernière coulée de boue où nous attend une jeep avec Papa et le chauffeur. Les retrouvailles faites, on file devant, eux suivant derrière. On rate une bifurcation à cause de l’obscurité. On remonte un peu pour la prendre, puis on arrive dans la ville. C’est la nuit noire et les phares des voitures nous éblouissent. Pour freiner, Vincent n’a d’autre choix que de poser le pied par terre. Quant à moi, mes patins de freins sont usés jusqu’à leur partie métallique et ils rayent la jante. Nous arrivons à l’hôtel à 20h00, soit douze heures après l’avoir quitté. Épuisés, soulagés, fiers aussi, heureux.

 

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III. Du Kardung La au début du trek.
Lundi 7 août. Une journée de repos avec visite du gompa de Thikse le matin, et une après-midi consacrée à remettre en état le vélo. Des kilos de boue à enlever, les quatre patins de freins à changer, le dérailleur à nettoyer, huiler et régler. Une cale de pédale auto à fixer sachant que deux des trois vis sont restés dans le Kardung La. Et quelques dégâts dont il faut s’accommoder : roues voilées et jantes rayées…. Mon vélo a vieilli de plusieurs années en douze heures. Pour l’anecdote, j’ai réglé la plupart des réparations du vélo au prix qui m’a été demandé par les deux réparateurs locaux : faire un tour sur mon vélo… Il est à nouveau utilisable pour la suite du voyage, si suite il y a.

 

La suite du voyage est en effet compromise à ce jour. Les intempéries ont non seulement bloqué la route du Kardung La, mais également les deux autres routes d’accès à Leh : coulées de boue, éboulements, route emportée par le fleuve. Comme c’est le cas huit mois par ans à cause de la neige, Leh est coupée du monde. Seul l’avion assure la liaison, mais il n’arrive pas toujours à se poser, c'est-à-dire qu’il fait demi-tour vers Delhi quand les nuages sont trop abondants pour son approche à vue. Beaucoup de touristes sont donc bloqués, et on voit mal comment rejoindre le lac Tso Moriri, point de départ de notre trek. 

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La bonne nouvelle arrive le soir. En se rendant à l’agence de trekking, Papa apprend que notre guide est arrivé de Manali dans la journée. Il a donc pu passer malgré les blocages, ce qui est impossible selon les autorités. Mais cela ne veut pas dire que le passage sera possible vingt-quatre heures plus tard. On décide néanmoins de tenter le coup et de se rendre au lac par une autre route, plus longue, à condition de pouvoir passer le col du Tanglang La. Tout est prêt pour partir mardi.
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Mardi 8 août. Nous quittons Leh de bonne heure en compagnie d’Atma, notre guide. Nous remontons l’Indus en crue, ce qui nous amène sans difficulté à Upshi, au pied du Tanglang La, le premier d’une série de cols à franchir pour rejoindre la ville de Manali. Nous commençons l’ascension mais la route ne tarde pas à être bloquée. Elle a en effet été emportée par le torrent. Devant nous, une file de faux 4x4 comme le nôtre aux trois quarts pleins de trekkeurs étrangers. De l’autre côté du blocage, une file de camions venant ravitailler Leh. Au milieu, le torrent qui a emporté la route avec une voiture à moitié noyée, et une pelleteuse qui tente de rétablir le passage. Le temps pour Vincent et moi d’aller gravir la montagne qui nous entoure. Jolie marche sur une paroi terreuse très raide, qu’on a eu le plaisir de redescendre façon ski (en dérapant sur la terre). 
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Après un laps de presque deux heures, le passage est rétabli et nous pouvons repartir vers le Tanglang La, col à plus de 5 000 m (5 238 m sur les cartes). Il neigeote au sommet. Nous ne tardons pas à redescendre de l’autre côté, sur un plateau haut de 4 500 mètres. Ce plateau, géographiquement le prolongement du plateau du Tibet, est grandiose : des kilomètres de steppe à perte de vue, cernés par des hautes montagnes à plus de 6 000 m. Le plateau est traversée par une route qui part droit vers l’horizon…. C’est au bord de celle-ci que nous pique-niquons avant de reprendre la route.

 

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Soudain, le chauffeur sort de la route et part dans la steppe vers l’est. On est en fait sur une piste, même si ses contours sont difficiles à cerner. Nous roulerons des heures, très secoués, sur cette piste magnifique. Un premier lac de montagne, le Tso Kar, apparaît devant nous, dont le bleu contraste avec le rouge de la montagne qui le surplombe et le blanc de la neige qui en coiffe les sommets. Et c’est reparti pour des heures de piste, avec un nouveau col (Polo Kongka, 4 950 m), et une longue vallée qui longe une rivière et quelques soufrières. On finit par arriver en haut d’un autre petit lac de montagne, à une dizaine de kilomètres de notre premier campement en bordure du lac de Tso Moriri. Je fais la fin du voyage en VTT, seul. La piste est assez dure, mais le paysage grandiose : les montagnes, le premier lac, puis le delta au nord du grand lac de Tso Moriri. Ce delta, au fond de gorges désertiques, est bordé de pâturages verts ou gambadent des marmottes. Progressivement, la sortie des gorges apparaît : elles débouchent sur une vaste étendu d’eau, le fameux lac.

 

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J’arrive sur les rives du Tso Moriri. C’est impressionnant. Un lac qui s’étend sur plus de vingt kilomètres, à 4 500 m d’altitude. Il est entouré de hauts sommets enneigés qui se reflètent dans l’eau. Avec la lumière du soir et l’arc en ciel qui apparaît dans les derniers kilomètres avant le campement, le spectacle est complet. L’équipe du trek a déjà installé notre premier camp où je retrouve Papa, Vincent, Clément et notre guide Atma. L’équipe se compose d’un second guide assistant dont le prénom signifie en français « lumière » (Atma signifie « âme »…), d’un cuisinier, et de deux « horsemen » qui s’occupent des chevaux porteurs.

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bordVoyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

En fin de journée, la température chute vite et un vent glacial nous refroidit à grande vitesse. On reste donc à l’abri dans nos tentes jusqu’à ce que Lumière nous appelle pour le dîner. Ce soir, on a une tente « salle à manger » éclairée à la bougie où nous dégustons un délicieux repas préparé sur place par le cuisinier. On se régale et je commence à douter de l’utilité des repas lyophilisés que j’ai emportés. Le repas est terminé peu après 20h00. Il fait nuit noire dehors et très froid donc on s’installe vite dans la tente. Ainsi, les nuits commencent très tôt !

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

III. Le trek.
Mercredi 9 août. D’abord la lumière puis Lumière nous réveillent vers 6 h 30, après une très longue nuit qui ne comporta malheureusement que quelques petites heures de sommeil. Après un petit déjeuner occidental (omelette, toasts, et céréales), nous commençons l’étape tandis que le reste de l’équipe lève le camp. L’étape fait une vingtaine de kilomètres et consiste à longer le lac du nord au sud pour arriver à l’autre delta. Après discussions avec Atma, je décide de faire l’étape en VTT sachant que j’aurai souvent à pousser ou à porter le vélo. Il fait un temps magnifique : ciel bleu, vent très faible. Les montagnes peuvent ainsi se refléter sur la surface du lac. L’eau est translucide et on peut voir le fond du lac à plusieurs mètres du bord…
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Je commence par me régaler en vélo : je monte sur les collines escarpées qui surplombent le lac, redescends au bord de l’eau, suis une piste tracée, roule dans les bancs de sable au bord du lac… Je me fais plaisir, mais à un coût énergétique élevé. La fatigue vient vite et j’en viens à manquer de force pour pédaler sur ces terrains difficiles. Porter le vélo sur des tas de cailloux avec les chaussures de vélo de route devient vite épuisant, donc je chausse mes chaussures de montagne. C’est plus pratique, mais ça devient dur de passer les bancs de sable sans pouvoir tirer sur la pédale. Cruel arbitrage qui ne fait que commencer. Faire du vélo avec des trekkeurs pose certains problèmes : pour rester ensemble, je les attends quand j’ai pris trop d’avance. Mais lorsqu’ils me rattrapent  à un endroit difficile où il faut pousser ou porter le vélo, je me retrouve à la traîne… En fin de matinée, nous montons sur une falaise qui tombe à pic sur le lac. Le chemin est des plus étroits quand nous croisons une autre expédition avec ses chevaux porteurs. Ce croisement au dessus du lac bleu turquoise rappelle vraiment le film Himalaya l’enfance d’un chef. Après le pique-nique, les kilomètres restants se font sur une steppe assez ferme. L’occasion de foncer devant en VTT et d’arriver plus d’une heure en avance au delta méridional du Tso Moriri. Le temps de faire une sieste sur les pâturages, puis d’aller à la rencontre des chevaux sauvages qui broutent au pied de la montagne.

Vincent me rejoint auprès des chevaux qui s’enfuient, puis arrivent Papa et Clément avec Lumière et Atma. La pluie commence à tomber lorsque arrivent les chevaux guidé par les horsemen. Le camp est vite monté, en une vingtaine de minutes. Exactement le temps qu’il a fallu au vent pour se lever : quasiment absent de la journée, le vent atteint la force 5 ou 6 environ, avec de violentes rafales. La pluie est aussi de la partie. Commence alors le combat des tentes…
Le lac Tso Moriri

Le lac Tso Moriri

 

Le vent arrache les sardines que nous replantons pour être aussitôt déracinées. Plusieurs solutions : se battre en vain jusqu’au découragement, aller chercher des cailloux pour bloquer la toile, ou se résigner. Papa et Clément se sont débrouillés avec les quelques cailloux présents. Vincent et moi nous résignons. C'est-à-dire que, fatigués de lutter pour rien dans le froid, nous préférons nous installer au chaud dans la tente… elle a beau claquer sous l’effet du vent qui fait voler les sardines, la tente ne peut pas s’envoler tant qu’on est dedans.
Mais il n’est que 17 h 30 et le temps passe doucement… C’est durant ces moments que j’écris sur mon carnet les notes qui sont ici remises en forme. « Dinner ! » vient nous annoncer Lumière vers 19 h 00. Nos bagages empêchent notre tente de s’envoler, ce qui nous permet d’en sortir. La tente salle à manger offrant trop de prise au vent, nous dînons dans la tente des guides et du cuisinier, en leur compagnie. C’est aussi la tente cuisine. Et on a encore le droit à un délicieux dîner indien, par terre dans la tente à la lumière de la bougie, et bien au chaud grâce au réchaud à kérosène du cuisinier. La nuit commence encore très tôt, et je ne parviens pas à trouver le sommeil : trop chaud dans le duvet, trop froid en dehors… les bras comprimés dedans, ou libres dehors ? Et le bruit de la tente dans le vent… Et ce concert de cloches que nous offrent les chevaux qui broutent autour de nous… ces animaux égoïstes pourraient quand même essayer de ne pas faire tinter la cloche qu’ils ont autour du cou….

 

Atma, notre guide (photo prise à Udaipur après le trek)

Atma, notre guide (photo prise à Udaipur après le trek)

 

Jeudi 10 août. Encore un réveil difficile : le « Hot chocolate and hot water ! » de Lumière veut dire « debout les gars ! ». On boit volontiers dès le réveil car on a systématiquement la gorge complètement desséchée le matin à cause de la sécheresse de l’air. Mais on est que le deuxième jour et je suis tenté de boire un minimum à cause du mauvais goût de l’eau. C’est de l’eau prise dans le ruisseau et bouillie. Elle a beau être potable, elle a goût de terre… mieux vaut ne pas regarder les particules en suspension dedans avant de boire. Heureusement le vent est tombé en fin de nuit et la journée s’annonce belle. J’attaque également l’étape du jour en VTT.
Ça ne tarde pas à devenir sportif. La paroi le long de la rivière est très verticale et il faut marcher en dévers sur un chemin de 20-30 cm créé par le passage des chevaux des autres expéditions. En vélo, c’est très limite : si je dois m’arrêter, il s’agit de poser le pied du bon côté pour pas tomber. Le terrain devient vite schisteux donc instable.
Je suis donc contraint de pousser le vélo par derrière. On rejoint enfin le lit de la rivière où je peux remonter sur selle. Comme hier, les sensations sont au rendez vous, mais l’exercice est très physique : il faut pédaler beaucoup pour avancer doucement dans les cailloux et le sable qui font le lit de la rivière. Et les passages sur la berge sont encore plus éprouvants : grosse caillasse sur lesquelles bute sans cesse la roue… Je suis vite à la traîne derrière.
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Pendant cette marche, l’un des horsemen traverse la rivière : de l’autre côté, deux chevaux : un petit cheval semblable à nos chevaux porteurs, et un cheval sauvage. S’aidant de cailloux et de sa trique pour éloigner le cheval sauvage, il récupère le cheval domestique et le ramène dans notre convoi. Ensuite durant quelques kilomètres, le cheval sauvage nous suit le plus près qu’il le peut pour échapper aux menaces des horsemen. Difficile de dire pourquoi il s’accroche comme ça : le horseman me dit « friends », donc on assisterait à une déchirante séparation. D’un autre coté, le cheval domestique présente des traces de morsure et il parait que les chevaux domestiques sont martyrisés par les chevaux sauvages. Donc difficile de savoir.
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
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La pause déjeuner tombe à pic quand la fringale arrivait. L’occasion pour Vincent et moi de mieux connaître les deux horsemen. L’un d’eux est grand et mince, ses jambes sont même squelettiques, et il a toujours l’air grincheux. En plein air, il n’enlèvera jamais la capuche de son k-way noir… L’autre est petit et jovial. Toujours en train de chanter ou de rigoler. Et c’est presque un sosie de Jammel Debouze. Alors quand il tente de faire avancer un cheval récalcitrant avec sa trique, on pense « Cannabis »…

 

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Nous reprenons notre route avec toute l’équipe. Je roule en peloton avec nos chevaux dans le lit de la rivière. On rallonge l’étape pour raccourcir celle du dernier jour qui serait trop longue. On arrive enfin en milieu d’après midi au lieu prévu pour camper. Les lieux de campement doivent obéir à plusieurs contraintes : il doit y avoir un terrain plat et meuble pour les tentes, à proximité d’un cours d’eau sans être trop près non plus, et il doit y avoir des pâturages pour nourrir les chevaux.
Commençant à me sentir sale après une journée de voiture et deux jours de vélo, j’envisage de me laver. Vincent aussi. Pour se laver en trek, il faut utiliser l’eau de la rivière mais sans polluer le cours d’eau. On peut se mouiller dans la rivière, mais ne pas s’y rincer une fois savonné. Il faut prendre de l’eau et se rincer cinquante mètres plus loin. Je m’efforce de me tremper intégralement dans la rivière, puis me dépêche de passer à la suite de mes ablutions. C’était un très mauvais moment à passer, mais une fois sec et propre dans la tente, je me sens comme un bébé ! Donc pas de regrets. Pour l’instant…

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
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Vendredi 11 août. Encore une très mauvaise nuit. Une de trop. Je me réveille épuisé, complètement essoufflé. Je me sens fiévreux, et j’ai une grosse migraine. Je me demande si je peux marcher dans cet état. N’ayant pas envie de manger, je pars devant à mon rythme car il n’y pas le choix. A deux jours de marche du point de départ et à trois jours de l’arrivée, on ne peut pas attendre un jour pour se reposer. Il faut y aller, et dans le pire des cas, faire le chemin sur un des chevaux. Je dois subir le contrecoup de tous les efforts des jours précédents mal récupérés à cause du peu d’heures de sommeil. Et, d’après Atma, prendre un bain dans une rivière à 4 600 m était une erreur. Outre les migraines et les nausées, j’ai l’impression de m’être désacclimaté durant la nuit : je suis à bout de souffle même en marchant très doucement. A chaque pause, mes yeux se ferment, donc je m’allonge et m’endors. Je n’ai jamais connu ça auparavant.

 

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Je redeviens vite le zombie que j’étais un an plus tôt au beau milieu des 24 heures du Mans roller solo. J’avance au pas, machinalement, fermant quelquefois les yeux sans m’arrêter. Je suis le boulet qui retarde le groupe. On croise d’autres marcheurs qui arrivent en sens inverse. Comme cela s’était déjà produit la veille avec d’autres, ils commencent à parler avec Papa en anglais (moi, étant arrêté, je roupille par terre et entends vaguement la discussion), avant de se rendre compte qu’on est aussi français. Ils viennent de là où on va et on peut donc échanger des renseignements sur la hauteur des rivières.

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Puis arrive un obstacle que j’appréhendais depuis un moment : une colline très raide à franchir. Atma et Papa me proposent de faire une longue pause pour que je puisse attaquer la montée. Je redoute de m’arrêter encore une fois et j’entame la montée derrière Vincent qui trouve la meilleure trajectoire et m’encourage. L’ascension dure une dizaine de minutes mais elle me parait interminable. Et le soleil tape très fort sur la nuque. Je revois la côte Dunlop du Mans… je finis par arriver en haut (col de Manechan) où je m’endors en attendant les autres. Pour la suite de la marche, Papa reste avec moi laissant les autres marcher devant à leur rythme. On avance à 2 km/h, moi derrière lui comme pour prendre l’aspi. Plutôt pour le laisser choisir les trajectoires à ma place. Il n’arrête pas de me dire de manger des abricots secs et de boire, et même si je sais qu’il a raison, je refuse presque tout le temps. On rejoint les autres à leur pause déjeuner. Impossible de manger quoi que ce soit. Je préfère dormir. N’étant plus qu’à une bonne heure de marche du lieu de campement, je prolonge ma sieste pour reprendre des forces et finir à mon rythme avec Papa. Ça marche et je parviens à finir l’étape, mais toujours dans cet état de zombie. Comme au Kardung La, je ne sais pas trop pourquoi mais j’ai ce même symptôme à la fin de l’effort : je pleure quelques instants sans larmes.
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
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Je dors dehors puis dans ma tente tout le reste de la journée. Impossible de manger un vrai repas pour le dîner. Néanmoins, ne pouvant pas supporter l’atmosphère de la tente avant même le début de la nuit je me motive pour sortir dans le froid et vais passer un moment dans la tente des guides. En en ressortant vers 20 h 30, j’ai le droit à un beau cadeau : un ciel dégagé encore plus étoilé que je l’avais imaginé. C’est le premier soir de notre voyage où le ciel n’est pas couvert. L’absence de lumières parasites et l’altitude créent un lieu d’observation des étoiles exceptionnel. Mais il fait très froid, donc je me réfugie vite dans la tente.
 

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Samedi 12 août. J’ai la fausse impression d’aller mieux après une nuit moins mauvaise que les précédentes. J’essaie de manger un peu, et je pars doucement devant. Les autres me rattrapent vite et je les retarde à nouveau. Vincent et Clément s’en vont devant à bon rythme tandis que j’avance péniblement derrière avec Papa, puis les guides. Comme hier, j’enrage en remarquant que l’étape se serait admirablement prêtée au VTT. Mais là je n’ai plus assez de force même pour marcher. Je m’endors quasiment en marchant à tout petit rythme, si bien que je n’ai pas gardé de souvenir de cette portion du trek. Je suis un zombie dans une vallée étroite entourée de sommets enneigés. Je fais une première sieste après deux heures de marche. Une heure après être reparti, mes nerfs lâchent. Il n’est pas raisonnable de continuer à forcer. J’accepte donc la proposition d’Atma. Un cheval est déchargé pour me mettre dessus jusqu’à la fin de l’étape.
On arrive au bout de l’étape en début d’après midi. Le campement est à 4 940 m d’altitude. Tout le monde a l’air de bien supporter l’altitude, à part moi qui me suis désacclimaté. Je dors toute l’après midi. Il fait très froid, et une chute de grêle laisse l’impression qu’il vient de neiger.

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Quelques centaines de mètres en amont de nos tentes s’étend un petit campement de nomades entouré d’un grand troupeau de chèvres et de moutons. Des enfants nomades viennent nous voir. Ils sont curieux de voir ce qu’il y a dans nos tentes. On doit être l’attraction de la semaine pour ces enfants. Peuvent-ils comprendre ce qu’on fait là ? J’ai demandé à Atma de demander au père comment il considérait la nature : comme la source de la vie, ou comme un élément hostile qu’il se devait de combattre chaque jour ? Atma n’a pas répercuté ma question. Il a répondu lui-même. Cette question n’a pas de sens pour ces nomades. Ils vivent ici dans les montagnes, grâce à la nature, mais ils la subissent aussi et sans se poser de questions métaphysiques. La survie de la famille et la vie du troupeau sont les seules questions valables.

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Comme je n’ai pas la force de quitter la tente pour aller essayer de dîner, Papa m’apporte un repas lyophilisé. Comme ça ces repas auront servi au moins une fois. Cette nuit sera la plus froide du séjour, mais bien couvert, je dormirai enfin comme il se doit pour récupérer.
 

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bordVoyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Dimanche 13 août. Je me réveille en pleine forme et déguste le chocolat chaud de Lumière. Il fait très beau en dehors de la tente, et il y a des « flaques » de neige par-ci par-là. Le petit déjeuner est excellent, l’occasion de prendre des forces pour une longue étape de marche. Des nomades viennent au camp parler affaires avec notre équipe. Il s’agit de vendre le cheval trouvé deux jours avant je crois. Mais nos guides négocient que le vieux nomade nous accompagne avec son âne pour libérer un cheval si j’ai besoin de cette assistance comme hier.
 

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Nous partons ainsi avec une plus grande équipée. L’étape commence par grimper ce qu’il restait à grimper pour atteindre le col du Telakong La, à 5 020 m d’altitude. Je me fais enfin plaisir à marcher, je retrouve mes jambes ! Et la vue est magnifique : la montagne couleur ocre et désertique au premier plan, et les hauts sommets  enneigés de la chaîne du Zanskar au second plan. Atma et Lumière nous rejoignent en haut avec mon vélo. L’agence ayant oublié le cheval censé porter mon vélo lors des étapes de marche, c’est en effet Lumière et Atma qui l’ont transporté en le poussant ou en montant dessus quand le terrain n’était pas trop accidenté. En haut du col, la pente qui descend vers les gorges semble être un régal à descendre en VTT. Je récupère donc mon vélo et descends vite mais prudemment.  J’arrive en bas, au bord de la rivière.

 

Le nomade, l’âne et le cycliste…

Le nomade, l’âne et le cycliste…

 

Je continue l’étape à vélo, pédalant à côté du vieux nomade ladakhi et de son âne. La majeure partie de l’étape, celle qui reste à faire, consiste à longer cette rivière pendant une quinzaine de kilomètres difficiles, pour arriver à la route Leh-Manali à peu près au niveau du village de Pang. J’ai de nouveau la force de rouler au bord de la rivière, d’en traverser des bras de temps en temps, de monter sur la berge très accidentée, de redescendre… mais, une fois de plus, cela devient vite épuisant. Les traversées sont de plus en plus fréquentes, et la rivière de plus en plus profonde. Papa et Clément ont leurs sandales. Vincent et moi devons alors déchausser et traverser pieds nus avec de l’eau au-dessus du genou. Le vélo devient de plus en plus encombrant surtout lorsqu’il faut monter à flanc de falaise. Lumière voit que je commence à fatiguer et me propose de prendre mon vélo pour la suite des opérations. Merci à lui….
 

 

Lumière sur mon VTT - un fidèle porteur
Lumière sur mon VTT - un fidèle porteur

Lumière sur mon VTT - un fidèle porteur

Papa se repérant en haut du col.

Papa se repérant en haut du col.

 

Comme chaque jour, Papa fait découvrir à Atma ce qu’est une carte, et comment on s’en sert. Atma a du mal à concevoir que lorsqu’on vient du nord, la vallée allant vers l’ouest est à notre droite, alors que la même vallée est à notre gauche quand l’on vient du sud…
 

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

Arrive la pause déjeuner. Le cuisinier arrive avec une grande thermos où s’empilent des plats chauds. Déguster du riz chaud soigneusement épicé et accompagné de champignons, au beau milieu gorges d’un rivière himalayenne, c’est du pique nique de grand luxe ! Tout le monde ne le voit pas ainsi. Il y a un petit vent frais et certains ont leurs vêtements mouillés par les traversées de la rivière. Dans mon cas, juste les chaussures. Atma nous explique qu’il y aura encore un certain nombre de traversées. A peine guéri et encore sous antibiotiques, j’opte désormais pour la solution facile : à chaque traversée je monte sur le cheval pour éviter de patauger dans l’eau glacée. Clément ne tardera pas à me rejoindre sur le dos du cheval.

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bordVoyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bordVoyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

L’étape est très longue et difficile, surtout pour Vincent et Papa qui traversent à chaque fois la rivière à pied, mais le paysage est spectaculaire : l’une des parois de ces gorges a été sculptée par l’érosion et dessine des « cheminées de fées » comme en Cappadoce. On finit par arriver au terme de notre trek, épuisés. Cela ne signifie pas pour autant la fin des nuits sous la tente. On est en fin d’après midi et le campement est installé au bord de la route, certes fermée en soirée. Deux voitures nous rejoignent pour pouvoir tous repartir le lendemain matin, avec nos bagages.

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bordVoyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

V. Après le trek : l’Himachal Pradesh et le retour vers Delhi
 
Lundi 14 août. Ce matin, ce n’est pas Lumière qui nous réveille (j’avais obtenu un rab de sommeil jusqu’à 7h00 !). Ce sont les chevaux. Un camion est en effet arrivé tôt dans la matinée pour ramener les chevaux à Manali ou à un village plus près. Mais aucun des chevaux ne consent à monter dans un camion, donc plusieurs hommes tentent de les y faire entrer par la force. Le combat est rude.
Commence aussitôt une journée de voiture encore une fois dans des montagnes spectaculaires. On enchaîne les cols (Lachlung La, Baralacha La), mais ceux-ci sont de moins en moins hauts. Au fur et à mesure que nous descendons, la végétation reprend. La route Leh Manali est longue de 485 km, mais cela ne représente pas moins de trois jours de route. Quasiment aucun hôtel valable pour passer la nuit. Les touristes comme les camionneurs dorment dans des hôtels - tentes installés au bord de la route. Nous devons passer la nuit à Jispa, petit village à 3 300 m d’altitude.

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Nous pensions y trouver un hôtel ce qui aurait engendré un dilemme : renoncer au repas du cuisinier et profiter d’une douche et d’un vrai lit, ou le contraire ? le choix n’est pas si facile qu’il y paraît. Mais il ne se posera pas car il n’y a pas de place à l’unique hôtel de Jispa. Donc nous dormons sous la tente dans un camping tenu par un ami d’Atma. D’où des privilèges non négligeables : on a accès à la salle de bain privée du gérant, avec un seau d’eau chaude pour nous laver ! Quel plaisir d’être enfin propre… Et le dîner a lieu sur une table, et dans une salle à manger… à la bougie tout de même.
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Mardi 15 août. Nous reprenons la route de Manali avec une pause à Keylong. Ce village au fond d’une vallée encaissée est le chef-lieu du district où nous sommes, le Lahaul-Spiti. Ce district n’est plus dans le Jamu et Cachemire comme le Ladakh, mais dans l’Himachal Pradesh. Nous y sommes le jour de la fête d’indépendance. Tout le long de la route, des villageois et des villageoises en costume traditionnel s’en vont à la ville pour la fête. Nous allons y jeter un coup d’œil. Les rues sont pleines d’individus allant de commerce en commerce. Cela fait une drôle d’impression de se retrouver dans une foule après ces jours passés seuls dans les montagnes. Et on a l’impression de se fondre dans la foule. On n’est pas regardé comme un bête curieuse ou une pompe à argent comme c’est quelquefois le cas dans d’autres pays. Nous arrivons sur la place du village où se tient une cérémonie. Défilé des militaires au pas de l’oie en uniforme de parade, devant le « Great Commander », c'est-à-dire le gouverneur du district. Celui-ci prend ensuite la parole et se lance dans un long discours en hindi auquel nous ne comprenons rien. Après presque une demi-heure de discours, nous nous dispensons de la fin et partons car la route est encore longue.

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

La route continue dans un paysage très différent du Ladakh. Ici, les vallées sont beaucoup plus encaissées et très vertes. Nous quittons la route Leh Manali pour un détour par le petit village d’Udaipur (à dissocier d’une grande ville indienne qui porte le même nom). Le paysage est très vert, la végétation abondante alors que nous sommes encore à plus de 3 000 m d’altitude. Nous roulons sur des pistes à flanc de montagne, dans des vallées très encaissées et boisées de grands pins. Au milieu, une rivière à la limite de la crue, et autour de la rivière s’étendent des cultures en terrasses. Pour traverser la rivière, un pont de cordes… La région a l’air très fertile et on est tenté d’oublier que c’est une enclave coupée du monde par la neige huit mois par an.
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Nous en profitons pour visiter le vieux village de Trilokhnat avec un temple hors du commun. Ce n’est pas qu’il soit spécialement beau à mon goût, mais il présente la particularité d’être à la fois un temple bouddhiste et hindouiste. Au dessus de la cour flottent des drapeaux de prière tibétains et on retrouve une statue du Bouddha à l’intérieur. Mais il y a aussi une statue de Shiva ou Vishnou, et un grand bol de beurre d’offrande.
Nous arrivons en milieu d’après midi à Udaipur. Le village n’est pas très pittoresque, mais le cadre magnifique. Néanmoins, le temple hindou vaut le détour pour ses motifs sculptés dans le bois il y a plus de mille ans. Nous trouvons un hôtel pour passer la nuit tandis que l’équipe du trek campe au bord de la rivière à la sortie du village. Quand nous découvrons le lieu du campement, nous avons presque des regrets d’aller à l’hôtel. Les tentes sont sous les pins, au bord de la rivière qui coule au pied d’une paroi montagneuse grandiose. Les gorges sont très belles et j’y fais ma dernière promenade en vélo. La route, en fait une piste très large, présente vite une bifurcation qui va vers la rivière.

 

A droite : notre excellent cuisinierA droite : notre excellent cuisinierA droite : notre excellent cuisinier

A droite : notre excellent cuisinier

 

Je la suis et arrive sur un admirable pont suspendu, assez large pour faire passer  deux ou trois voitures côte à côte. Je m’attend donc à trouver en face une grande route, mais non. Il n’y a même pas de route : juste un petit chemin de terre qui monte en lacet vers les sommets.
La soirée est marquée par un souci de santé de la part de Clément : Papa et Atma l’emmènent en voiture à l’hôpital missionnaire, distant de trois ou quatre kilomètres. Puis ils nous rejoignent pour le dîner, qui se tient dans ce si beau campement. C’est notre dernier soir avec l’équipe et ce cher cuisinier ne nous déçoit pas… La nuit étant très claire, Vincent et moi allons regarder les étoiles avant de nous coucher. C’est encore un ciel spectaculaire. Malheureusement les photos ne rendent rien.
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bordVoyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Mercredi 16 août. Il nous faut repartir par là où nous étions arrivé la veille pour reprendre la route de Manali. Nous arrivons en fin de matinée en bas du col du Rohtang, le dernier col avant Manali. Rohtang, en langue locale, cela veut dire la charogne… Le col est à 3 978 m d’altitude et les conditions y sont très rudes. En haut, de grands vautours planent dans la brume en passant tout près de la voiture. Plus nous descendons, plus la végétation se fait luxuriante. L’endroit est très humide, il y pleut tous les jours, ce qui alimente de très belles cascades.
Cette partie de l’Himachal Pradesh est la région montagneuse la plus accessible de l’Himalaya. Ainsi, de nombreux Indiens des plaines y viennent découvrir les joies de la montagne. Manali est leur station d’altitude. On s’en aperçoit dès la descente du Rohtang. Les voitures immatriculées hors de l’Himachal Pradesh sont nombreuses, et la maladresse avec laquelle leurs conducteurs conduisent sur route de montagne exaspère notre chauffeur. De plus, des dizaines de boutiques numérotées le long de la route louent des manteaux de fourrure et des vêtements chauds pour ces touristes habitués à la chaleur de l’Inde.
Nous arrivons en milieu d’après midi à Manali, à 2 050 m d’altitude. La partie moderne de la ville est bruyante et agitée, très circulante. Notre hôtel est tout en haut de la vieille ville, « Old Manali ». Au milieu d’une végétation riche et de vielles maisons en bois, l’hôtel surplombe les hauteurs de la ville. Il est tenu par une Française, l’épouse du président d’Himalayan Frontiers, notre agence de trekking. Ils nous reçoivent tous deux à dîner dans la salle à manger de l’hôtel.
Jeudi 17 août. Encore une journée de route pour nous rendre à Shimla. Durant l’Empire britannique, Shimla était la capitale d’été. La chaleur de l’Inde des plaines devait effectivement être dure pour les Anglais. A Shimla, il fait doux, il pleut tous les soirs et il y a du brouillard. Cette ville est unique : au milieu d’une forêt de pins ; elle est bâtie sur des collines très raides. Les rues sont donc très en pente. Notre chauffeur nous laisse au bas de ville et il nous faut aller vers le haut, dans la zone piétonne où Papa connaît un hôtel. Nous prenons donc l’ascenseur municipal qui nous monte bien 80 mètres plus haut. Puis il nous faut encore marcher dans les rues pentues de la ville, au milieu des singes.
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Il y a des singes partout ici. Ils sont extrêmement turbulents. Ils se déplacent sur les fils électriques et les arbres, jouent sur les cordes à linge, vident les poubelles, volent tout ce qui passe à leur portée (lunettes et appareils photo compris…) Vincent et moi nous rendons en fin d’après midi au temple des singes. 35-40 minutes de marche dans la forêt pour faire environ deux kilomètres… et arriver là haut. Ici, c’est la guerre. Des bruits partout. Les colonies de singes se comportent en maîtres et les chiens errants tentent des actes de résistance. Eux aboient tandis que les singes hurlent. Comme d’habitude, il semble que ce soit les singes qui gagnent.

 

Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Le temple est leur QG, situé au dessus de la ville. De grandes statues de singes en armure effraient celui qui s’approche du sanctuaire. Quant aux vrais singes qui vivent ici, ils viennent au devant des visiteurs. Vincent se fait immédiatement aborder. L’animal a senti un paquet de cacahuètes dans sa poche et tente de le saisir de ses dents au travers du pantalon. Plus qu’une seule solution pour fuir ses canines acérées, se débarrasser du paquet en question. Le singe est encore victorieux. Nous ne tardons donc pas à redescendre, profitant d’un superbe coucher de soleil sur les montagnes. Je profite de ma dernière soirée en Inde pour aller chez le coiffeur, et nous dînons dans un excellent restaurant de la ville.
Vendredi 18 août. Dernier jour en Inde. Nous quittons Shimla de bonne heure pour arriver en fin d’après midi à Delhi, à 380 km de là. La première partie du trajet se fait encore très lentement sur route de montagne. Nous quittons définitivement l’Himalaya pour retrouver la chaleur de la plaine. Les heures de voiture sur la route nationale s’accumulent, et nous arrivons dans la banlieue de la capitale en fin d’après midi comme prévu. Ce qui n’était pas prévu, c’est que le chauffeur, originaire de Manali, ne connaît absolument pas la ville. Papa souhaitant nous montrer Old Delhi avec son Fort Rouge de l’époque Mogol et la grande mosquée, le chauffeur à dû tenter de se repérer. Après une heure passée dans les embouteillages pour revenir au même point, Papa demande à un taxi triporteur de nous montrer la route. Le chauffeur n’a plus qu’à le suivre, ce qui est une belle performance : il s’agit en effet de slalomer derrière un petit véhicule qui se faufile dans une jungle que se disputent automobilistes, piétons, triporteurs, vélos, zébus et autres vaches.
Old Delhi et la mosquée vus par Google Earth

Old Delhi et la mosquée vus par Google Earth

 

On arrive de nuit à Old Delhi. Nous ne verrons le Fort rouge que depuis la voiture. Quant à la mosquée, il sera trop tard pour en visiter l’intérieur. Faire quelques pas dans Old Delhi permet tout de même d’avoir un aperçu de ce qu’est véritablement une ville indienne : des foules de piétons et de vélos dans tous les sens, parmi les voitures qui tentent de se frayer un passage. C’est le désordre le plus total. Après un dîner dans le quartier, nous nous extrayons de la foule pour rejoindre l’aéroport. En passant, une scène cruelle se déroule à deux pas de la voiture : un lynchage collectif par une foule déchaînée, probablement celui d’un voleur. Apparemment, c’est la punition normale des voleurs de rue ici.
En suivant à nouveau un taxi triporteur, nous arrivons à l’aéroport vers 21h00. Les longues files d’attente pour les multiples contrôle de sécurité recommencent. En raison des dernières tentatives d’attentat, aucun liquide ou gel n’est autorisé dans les bagages à main. Fouille au corps pour quasiment tout le monde, et ouverture des bagages. J’ai bu le contenu de ma gourde qu’il voulaient me retirer. J’ai dû abandonner mon miel, Papa s’est fait confisquer dentifrice, mousse à raser, crème solaire… Belle pagaille pour un contrôle pas si efficace. Des passagers arrivent en effet à reprendre des objets confisqués. On embarque enfin dans l’avion vers 0h30 heure locale pour arriver 8h30 plus tard à Paris, soit 5h30 du matin heure locale.
Voyage au Ladakh, août 2006. Carnet de bord

 

Malgré ce dernier jour un peu difficile, ce fut un voyage extraordinaire. Tous les ingrédients étaient réunis : la découverte d’un pays aussi intriguant que l’Inde d’une part. La découverte de l’Himalaya dans sa diversité d’autre part : des vallées du Ladakh à la haute montagne, en revenant par la montagne verte. Puis il y avait le défi sportif avec le Kardung La dans des conditions inoubliables. Merci Vincent de t’être embarqué avec moi dans cette entreprise démesurée ! Et il y a eu alors le trek, cinq jours au contact de la nature en haute montagne en compagnie d’une équipe sympathique et efficace. Et tous ces ingrédients s’agencèrent parfaitement grâce à la préparation méticuleuse du voyage par Papa. Merci pour ce beau cadeau.