Journal du Zanskar et du Ladakh, octobre 2016

Publié par Ding, père et fils

Journal du Zanskar et du Ladakh, octobre 2016

Premier jour (28 septembre) : New Delhi Chandigarh, 280 km. Départ à 12 h 20. Quatre heures de route sans difficulté nous conduisent a Chandigarh à travers le nord de la plaine indienne. La pollution de l'air est très importante même dans les zones rurales, le soleil blafard est à peine visible.

Chandigarh : le monument de la main ouverte et la Haute Cour (le Corbusier), le jardin de rochers de Nek ChandChandigarh : le monument de la main ouverte et la Haute Cour (le Corbusier), le jardin de rochers de Nek ChandChandigarh : le monument de la main ouverte et la Haute Cour (le Corbusier), le jardin de rochers de Nek Chand

Chandigarh : le monument de la main ouverte et la Haute Cour (le Corbusier), le jardin de rochers de Nek Chand

L'arrivée  à Chandigarh (76° 48'E, 30° 45'N, alt. 350 m) vers 16 h 30 permet la visite de quelques sites : le lac artificiel Sukhna, le monument de la main ouverte et le bâtiment de la Haute Cour, œuvres de le Corbusier (site quasiment désert), le curieux jardin de rochers de Nek Chand, labyrinthe peuplé de statues et construit à partir de gravats. Ce jardin est l'antithèse ou l'exutoire d'une ville tracée au cordeau à l'opposé du désordre ordinaire des villes indiennes.

Thibaut arrive en avion peu avant 19 h. Une heure plus tard nous faisons étape dans un très bon hôtel de Panchkula, quartier est de Chandigarh. C'est une oasis de confort, presque de luxe, comme nous n'en trouverons certainement plus de tout le voyage.

Collines du Shivalik ; déjeuner au bord de la rivière Beas; Manali.Collines du Shivalik ; déjeuner au bord de la rivière Beas; Manali.Collines du Shivalik ; déjeuner au bord de la rivière Beas; Manali.

Collines du Shivalik ; déjeuner au bord de la rivière Beas; Manali.

Deuxième jour (29 septembre) : Chandigarh New Kothi 310 km. Nous partons à 6 heures dans le brouillard. Peu après Ropar la plaine prend fin et nous traversons la première ligne de collines des Shivalik. Route pénible car très sinueuse (aucun viaduc, un seul tunnel) et il faut se frayer un passage parmi des centaines de camions. On sort lentement de la brume et de la pollution en prenant un peu d'altitude.

Nous sommes à Bilaspur à 9 h 30. Nous poursuivons vers Sundernagar et Mandi par des vallées très encaissées. Nous arrivons à Kullu peu avant 14 h.  Apres un déjeuner en plein air sur les bords de la rivière Beas, nous arrivons à Manali (alt. 1 960 m) à 16 h.

La ville s'est encore agrandie depuis mes deux visites de 2006.  Forte affluence de touristes indiens bien que nous soyons en période creuse.

Nous ne nous attardons pas et poursuivons notre route au nord sur une douzaine de kilomètres. Thibaut termine la montée en roller. Nous faisons étape dans un petit hôtel sur la route du col du Rohtang (77° 11'E, 32°19' N, alt. 2 430m).

Près de Gulaba, en route vers le col du RohtangPrès de Gulaba, en route vers le col du Rohtang

Près de Gulaba, en route vers le col du Rohtang

Troisième jour (30 septembre) : New Kothi Keylong, 103 km. Thibaut part à 6 h 10 en rollers, je le suis en voiture à 7 h 40. La route n'a pas changé depuis que je l'avais empruntée en avril et en août 2006. C'est une très belle montée mais la circulation des camions est très importante.

Nos permis sont contrôlés à Gulaba (km 21 de Manali, alt. 2 850 m). Afin de limiter un trafic touristique considérable et néfaste pour l'environnement, les autorités contingentent désormais l'accès au col. Un permis doit être demande en ligne 48 h auparavant. Les véhicules doivent en principe avoir satisfait au contrôle antipollution, ce qui n'empêche pas nombre d'entre eux de rejeter une abondante fumée noire.

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Les arbres prennent fin vers 3 200 m. Petite halte à Marhi (km 34, 3 250 m). Je rejoins Thibaut au km 43 à 3 620 m. Toujours beaucoup de camions et une route souvent très dégradée.

Nous arrivons au col du Rothang (km 51, 3 978 m) à 10 h 10. L'affluence est supportable. Nous franchissons ainsi la chaine du Pir Panjal et découvrons les sommets plus au nord qui culminent à plus de 6 000 m. Le Rothang est un col très touristique mais son nom (rothang signifie "cadavres" en tibétain) atteste qu'il a été meurtrier dans le passé.

Thibaut range ses rollers et descend au nord à vélo par une très mauvaise route, en lacets et très défoncée.

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Cette montée en rollers du col du Rothang me redonne le plaisir de patiner dans un bel environnement, peu stressant en comparaison de Delhi. J'y vais doucement, le but est aussi de commencer à m'acclimater à l'altitude en vue des jours suivants. Hormis quelques sections en travaux, la route est de qualité acceptable. La pente est douce, sans difficulté particulière. Près de 50 km de montée en rollers, un peu moins de 4000 m au sommet, cet effort est pour moi comparable à une marche en montagne.

Parti de bonne heure, je ne suis pas été gêné par la circulation et la pollution qui va avec. Lors de mon bout de montée de la veille, l'air environnant sentait les gaz d'échappement de la journée alors qu'il n'y avait plus de trafic. Toutefois un convoi d'environ 30 camions militaires tractant des canons me dépasse à mi-montée !

Le col en lui même ne présente pas un grand intérêt en comparaison d'autres cols himalayens plus spectaculaires. C'est néanmoins toujours émouvant pour moi de retrouver cet endroit où je suis venu pour la première fois il y a dix ans avec Papa, Clément et Vincent. -Thibaut

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A Grampchu (alt. 3 400 m), je laisse la voiture et marche 3-4 km dans chaque sens sur la route - plutôt la piste - qui remonte la vallée de la Chanda vers Chatru et le col de Kunzum. C'est la route par laquelle Thibaut est arrivé il y a un an en venant de Spiti. La vallée est belle avec des feuillages d'automne à l'ubac.

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Je reprends la voiture à 14 h 15, déjeune à Khoksar et descends la vallée vers l'ouest. La route est tantôt assez bonne tantôt très mauvaise. Quelques arbres en fond de vallée et des champs de pommes de terre ou la récolte bat son plein. Au sud, la vallée est surplombée par le Shikar Beh à 6 200 m.

A Tandi, aperçu la route qui part vers l'ouest vers Udaipur, que nous avions prise en 2006. Je rejoins Thibaut et nous arrivons à Keylong peu après 16 h. Thibaut a parcouru plus de 100 km en roller et à vélo avec un grand col et de mauvaises routes.

Chef-lieu du district de Lahaul et Spiti, Keylong a peu changé depuis notre visite de 2006 si ce n'est que les hôtels y sont sans doute plus nombreux. Le nôtre est tibétain. C'est une étape assez agréable.

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Quatrième jour (1er octobre), Keylong Zanskar Sumdo, 47 km. Thibaut part à 9 h 30, je le suis à 10 h 40. Bonne route jusqu’à Darcha, qui remonte la vallée de la Bagha. Thibaut a la chance d’apercevoir plusieurs bouquetins (capra ibex). Nous déjeunons à Darcha, dernier endroit où il est possible de se restaurer.

Juste après Darcha, nous bifurquons à gauche et quittons la route de Manali à Leh que nous avions empruntée en sens inverse en août 2006. Nous prenons une route secondaire qui remonte la vallée de la Barai Nala. Jusqu’au lieu-dit Palamo, la route est goudronnée à neuf. La piste s’élève ensuite dans des moraines glaciaires où notre voiture pataude passe avec difficulté. S’il pleuvait, elle ne passerait pas. Plus un arbre, c’est un décor minéral.

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Zanskar Sumdo est au milieu de nulle part dans un cirque glaciaire (77° 07’E, 32° 48’N, alt. 3 860 m). Quelques tentes et abris de cantonniers. C’est tout.

J’explore le fond de la vallée en amont. C’est une solitude complète même s’il y a des traces de passage d’hommes et de troupeaux. Le chemin devenant difficile dans les moraines, j’oblique plein ouest et m’élève jusqu’à 4 000 m.

Thibaut arrive vers 16 h 15, fatigué par cette mauvaise piste. Les cantonniers ont fait sauter des roches dans l’après-midi, si bien qu’il serait impossible de redescendre en voiture ce soir. Nous campons sur place.

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En dépit de sections de piste difficiles, ce fut une journée allégée. Faire étape à Zanskar Sumdo n'allait pas de soi, j'ai examiné minutieusement toutes les options et changé plusieurs fois d'avis ces deux derniers mois. L'altitude ici est trop élevée si on se réfère au principe des 300 m de différence entre deux nuits à plus de 3000 m. Je ne dormirai d'ailleurs quasiment pas de la nuit à cause du mal des montagnes. Mais il faudrait aller plus loin et dormir plus haut pour me rapprocher du col afin de mettre toutes mes chances de l'atteindre assez tôt demain pour boucler la marche avant la nuit. - Thibaut

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Cinquième jour (2 octobre), Zanskar Sumdo Kargyak, environ 45 km. Thibaut part à 6 h 05, je le suis à 7 h 40. La montée vers le col de Shingo est belle dans le genre minéral. La piste, ouverte en 2015, ne pose pas de difficulté pour un véhicule tous terrains par temps sec mais elle est dure pour un vélo. C’est donc pour Thibaut une performance remarquable. Nous sommes surplombés par des sommets à plus de 6 000 m. Des travaux sur la route nous contraignent à abandonner notre voiture 2 km avant le col. Nos bagages sont chargés sur trois chevaux et nous poursuivons à pied.

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Nous atteignons le col de Shingo (alt. 5 050 m) à 12 h 35. Nous franchissons ici la chaîne centrale de l’Himalaya et quittons le Lahaul (Etat de l’Himachal Pradesh) pour le Zanskar (Etat du Jammu et Cachemire).

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Cette montée du Shingo La, j'en rêve depuis des mois ! En juin, j'avais eu beaucoup de difficulté à terminer l'ascension en VTT du col de Chanshal sur un terrain comparable, 1300 m moins haut. Au-delà du manque d'acclimatation, j'avais attribué cela au manque d'entraînement. Alors pour mettre toutes les chances de mon côté cette foi-ci, je me suis imposé une préparation physique spéciale sur environ dix semaines : vélo d'intérieur avec des fortes résistances, course à pied, renforcement musculaire… J'ai perdu plus de deux kilos au passage.

A ma grande satisfaction, les bénéfices de cette préparation se font sentir sur le terrain. Malgré une altitude plus élevée, j'arrive à rester en selle dans les sections très dures semblables à celles où je posais pied à terre au Chanshal. Il s'agit notamment des lacets où la pente se raidit et où le sable et les cailloux s'accumulent. Il y aussi de nombreux ruisseaux en travers de la piste. Tout l'enjeu de ces sections est de te trouver le régime minimal pour ne pas tomber, de limiter autant que possible l’essoufflement inévitable, puis d'arriver justement à reprendre mon souffle sans m'arrêter avant la prochaine difficulté. Malgré mon expérience, je suis toujours étonné de voir comme je peux être essoufflé ici à moins de 4 km/h en VTT alors que je ne le suis pas à 30 km/h en roller dans des conditions normales !

J'avais prévu d'arrêter l'ascension si je n'atteignais pas le col avant 10 h 00 pour ne pas commencer la marche trop tard. Je suis reconnaissant à Papa de m'avoir mis à l'aise pour continuer jusqu'au bout, tout en sachant qu'on pourra le regretter par la suite…- Thibaut

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La descente – environ 24 km pour aujourd’hui – est très belle dans un décor minéral imposant mais elle est fatigante avec des moraines à gravir et des passages caillouteux. Nous arrivons au village de Kargyak (77° 13’E, 33° 03’N, alt. 4 050 m) à la nuit tombée. Notre muletier, assez peu coopératif depuis midi, voudrait nous faire passer la nuit dans son village, un peu plus loin. Epuisés par cette longue journée et redoutant une marche de nuit périlleuse, nous refusons et trouvons une hospitalité spartiate dans une maison tibétaine de Kargyak.

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Sixième jour (3 octobre), Kargyak Purne, environ 20 km. Nous quittons Kargyak à 9 h 20 par un temps toujours magnifique. En contraste avec les solitudes minérales d’hier, nous traversons la plupart du temps des zones de villages tibétains avec de l’agriculture (orge, pommes de terre, lentilles) et de l’élevage de yaks. Avec quelques arbustes, c’est un décor plus humain dans un cadre de montagnes toujours imposant.

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A Tanze, nous laissons sur la droite le sentier du col de Phitse et traversons la rivière. Les villages sont prêts pour l’hiver avec du fourrage et du combustible (de la bouse de yak) entassés sur les toits. Nous arrivons à 16 h au village de Purne (77° 09’E, 33° 13’N, alt. 3 860 m). Deuxième nuit chez une famille tibétaine.

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Septième jour (4 octobre), Purne Dorzong et excursion à Phugtal, 25 km environ. Nous quittons Purne à 6 h 30 et remontons la très belle vallée de la rivière Tsarap. Les deux premiers kilomètres se font sur une route presque achevée, la suite sur un sentier en montagnes russes. Le monastère est spectaculaire, perché à flanc de falaise. Beaucoup d’enfants y sont éduqués. On peut y voir une inscription du voyageur et linguiste hongrois Sándor Csoma de Korös (1784 – 1842), auteur du premier dictionnaire anglo-tibétain.

Départ de Purne

Départ de Purne

Nous sommes de retour à Purne à 10 h 30 et poursuivons notre marche sur la rive gauche de la rivière. La vallée est belle mais la marche est fatigante car le sentier monte et descend sans arrêt.

Traversée de la rivière Tsarap à AnmuTraversée de la rivière Tsarap à Anmu

Traversée de la rivière Tsarap à Anmu

Entre les villages de Surley et Tsethang, nous descendons au bord de la rivière car les chevaux ne vont pas plus loin. Nous franchissons la rivière sur une passerelle à câbles sur laquelle le transport des bagages ne va pas sans difficultés. Une fois ce pont sommaire franchi, il faut encore hisser nos bagages en pente raide sur la rive droite jusqu’au lieu dit Anmu. La piste qui y passe est accessible aux véhicules tous terrains. Thibaut remonte sur son vélo, je termine la route en voiture (8 km) jusqu'au village de Dorzong (77° 02’E, 33° 17’ N, alt. 3 830 m) où nous passons notre troisième nuit chez une famille tibétaine.

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Huitième jour (5 octobre), Dorzong Pipiting, 32 km. Nous reprenons la piste à 9 h. Pour moi, tout est simple puisqu’aucune difficulté majeure ne se présente pour  un véhicule tous terrains. Pour un cycliste c’est en revanche une piste très dure avec des cailloux, du sable et de l’eau à profusion même si la portion après Reru est théoriquement goudronnée.

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Deux intéressants monastères tibétains en cours de route : Mune, de petite taille et plein de charme ; Bardan, un peu plus touristique mais spectaculaire sur un piton rocheux.

Padum et sa mosquéePadum et sa mosquée

Padum et sa mosquée

J’arrive à Padum à 11 h 15, Thibaut m’y rejoint à 14 h 40. C’est une petite bourgade, centre administratif du Zanskar. Alors que les villages traversés jusqu’ici étaient entièrement tibétains, la population de Padum est mixte, tibétaine et cachemirie. Padum possède depuis 1991 sa mosquée (mosquée Jama) qui a la bonne idée de produire son électricité par des panneaux solaires.

Nous nous installons dans un hôtel au village de Pipiting (76° 52’E, 33° 29’N, alt. 3 650 m), à 1,5 km au nord-est de Padum.

L'étape peut paraître courte. C'est en fait beaucoup de temps passé pour une faible distance en dépit, et en dépit d'un dénivelé globalement négatif. C'était nettement plus dur que la montée du col du Rothang en rollers par exemple. En cause, la difficulté de la piste d'abord. Mais aussi la fatigue des jours précédents. Je découvrirai à Delhi plus tard avoir perdu autant pendant les quelques jours de ce voyage que lors de ma préparation. Perdre du muscle en marchant en montagne n'est pas propice à la poursuite d'un voyage en vélo.

Lorsque j'apprends à Padum que la piste est peu ou prou dans le même état jusqu'à Kargil, je reconsidère mes projets. Il n'y a pas de bus régulier, mais lorsqu'il y en a un, il met 18 heures à parcourir les 220 km qui séparent Padum de Kargil ! Cela en dit long sur cette piste dont je sais le dénivelé important. Il me faudrait au moins un jour de repos avant de pouvoir continuer et disposer ensuite d'au moins trois voire quatre jours pour pouvoir atteindre Kargil à ce rythme. C'est difficile à accepter, mais il est plus sage de renoncer, de regagner Leh en jeep pour arriver à temps et en forme en Himachal Pradesh où un autre trek m'attend avec Romy et les enfants.- Thibaut

Neuvième jour (6 octobre), autour de Pipiting, environ 28 km. Thibaut part au petit matin, mais plus tard que prévu, pour Leh via Rangdum et Kargil. Ce sera une très grande journée de voiture, ses aventures cyclistes étant terminées.

Je consacre la journée à la visite des monastères environnants, ce qui est l’occasion de voir de nombreux villages :

  • Pipiting, perché sur une butte au dessus du village éponyme ;
Le monastère de Karsha et le Lama Sonam Wangchuk
Le monastère de Karsha et le Lama Sonam WangchukLe monastère de Karsha et le Lama Sonam WangchukLe monastère de Karsha et le Lama Sonam Wangchuk

Le monastère de Karsha et le Lama Sonam Wangchuk

  • Karsha est le plus grand et le plus spectaculaire, à flanc de montagne sur le versant opposé à Padum ; il faut traverser la plaine (en partie à travers champs), franchir la rivière Stod et gravir une côte (le monastère est à 3 750 – 3 780 m) ; 80 moines de tous âges l’habitent en principe mais beaucoup sont dans leur village avant l’hiver ; je suis accueilli en français par le Lama Sonam Wangchuk qui s’est déjà rendu sept fois en France ; le Lama Sonam cuisine un déjeuner pour moi et pour deux étrangères qui séjournent au monastère ; la quête spirituelle n’exclut pas l’esprit d’entreprise puisque le Lama organise des treks été comme hiver !
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Je pars ensuite vers l’ouest sur la route qui se dirige vers Kargil. Plusieurs villages tout à fait authentiques malgré la proximité de Padum. II faut suivre la route sur 10 km pour passer la rivière. Heureusement, des camionneurs hauts en couleur qui s’en retournent à Kargil m’en épargnent quelques-uns.

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La dernière visite est pour le monastère vénérable et vénéré de Sani. Je ne peux hélas voir l’intérieur car deux moines seulement vivent sur place et celui qui garde la clef est très souvent absent. Je dois me limiter au cloître, en réfection. A proximité, un étang sacré et un très ancien cimetière.

Il aurait encore fallu marcher quelque 8 kilomètres si un aimable magistrat ne m‘avait pris dans sa voiture. Sa juridiction est vaste mais paisible, assure-t-il, les rares cas portés devant la justice étant le plus souvent des litiges fonciers.

Pendant ce temps, Thibaut poursuit sa route :

Cette très grande journée de voiture restera longtemps gravée dans ma mémoire, comme ce voyage de 27 heures de bus entre Skardu et Islamabad en 2007. Parti de mon hôtel une heure après l'heure convenue, il a fallu près de deux heures pour aller chercher le reste des passagers de la voiture (8-9 personnes dans notre Scorpio) au fin fond de vallées reculées, charger leurs bagages sur le toit (parfois leur récolte de grains), boire le thé et manger les biscuits apportés par leur famille pour l'occasion, remettre sur le toit les bagages tombés etc.

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Le grand spectacle a commencé à l'approche du col du Pensi La (4485m). Le plus impressionnant fut sûrement le glacier de Drang Drun qui ressemble à une autoroute de glace se finissant dans la rivière que longe la piste de l'autre côté. Dans la Suru Valley après Rangdum, nous sommes passés aux pieds de montagnes culminant entre 6 000 et 7 135 m (Kun et Nun). Comme aux alentours de Hunza au Pakistan, la montagne se dresse juste au-dessus de la route. On a l'impression qu'il suffit de sortir de sa voiture et de marcher droit devant soi pour arriver au sommet.

L'arrivée à Kargil fut aussi une expérience intéressante dans un autre genre. Au Zanskar, les villages tibétains faisaient oublier la le monde hindou des plaines. Nous allons à Leh, ou la culture est aussi à dominante tibétaine. En plein milieu de ce voyage, à Kargil, j'ai l'impression d'arriver dans une ville d'Iran. Et pour cause, c'est une ville peuplée de Musulmans chiites. A l'approche de la fête de l'Imam Hussein, c'est encore plus visible avec nombre de panneaux à sa gloire. La nuit nous a rattrapés peu après Kargil, et nous avons finalement atteint Leh vers 22 h 00.

Lorsque le chauffeur m'a demandé où me déposer, j'ai indiqué l'hôtel Lingzi où nous avions séjourné en 2006. J'ai eu de la chance, c'était un des rares hôtels encore ouverts en cette saison et le personnel s'est montré particulièrement aidant au vu ma fidélité. Notamment pour les tracasseries liées au rapatriement de mon vélo ! Je m'endors à l'issue d'un merveilleux voyage. Je ressens en me couchant le même soulagement qu'il y a dix ans lorsque j'avais retrouvé cet hôtel dans la nuit noire après ma première ascension d'un grand col himalayen en VTT, le Kardung La. - Thibaut

Dixième jour (7 octobre), Pipiting Hanumil, 46 km. Diverses courses et visites à Padum et Pipiting ce matin. Achat de riz, de farine, d’huile et de légumes pour les jours qui viennent. Courte visite à une école de Pipiting (Lamdon Model High School) fondée avec le soutien d’un Français, Marc Damiens († 2010) qui scolarise 286 enfants avec de belles installations.

La rivière Zanskar; l'ancien palais royal de Zangla.La rivière Zanskar; l'ancien palais royal de Zangla.

La rivière Zanskar; l'ancien palais royal de Zangla.

Avec notre hôtelier – agent de voyages, je prends la route vers 11 heures. Celle-ci suit la rive droite de la rivière Zanskar [1] dans une large vallée. Elle est tantôt goudronnée, tantôt empierrée. La circulation y est très faible. Il est prévu que cette route soit prolongée jusqu’à Leh mais le secteur des gorges (35 km), en aval, pose des difficultés techniques redoutables.

A Zangla (20 km de Padum), nous apercevons, perché sur un piton, l’ancien palais royal. Cette demeure de dimensions modestes était tombée en ruines mais elle est restaurée par des Hongrois en mémoire de Csoma de Korös (cf. supra, 4 octobre) qui y passa un an lorsqu’il rédigeait son dictionnaire.


[1] : la rivière Zanskar débute au confluent de la rivière Tsarap et de la rivière Stod, à côté de Padum. Elle se jette dans l’Indus près de Nimu, en aval de Leh. L’usage local est en effet de renommer les rivières en aval de chaque confluent important : si une rivière A se jette dans une rivière B, le cours d’eau ainsi formé devient la rivière C (et non la rivière B comme ce serait le cas dans le reste du monde).  Le toponyme « Zanskar » désigne à la fois une région (l’ancien royaume de ce nom), la chaîne de montagnes qui la traverse ouest-nord-ouest est sud-est et la rivière principale pour sa portion en aval de Padum.

Le pont de Pidmo et le début de la marche.Le pont de Pidmo et le début de la marche.

Le pont de Pidmo et le début de la marche.

Au lieu-dit Honara (38 km de Padum), nous quittons la route qui continue quelques kilomètres sur la rive droite, car nous devons franchir la rivière Zanskar. Las ! Le pont (mal construit par un entrepreneur peu scrupuleux, me dit-on), s’est écroulé il y a quelques jours ou quelques semaines. Quelques ouvriers tentent de le rafistoler. En attendant, il faut passer en s’accrochant aux câbles, exercice d’équilibrisme qui me fait regretter la passerelle d’Anmu (4 octobre) qui était aisée par comparaison.

Nous atteignons ainsi le village de Pidmo  (alt. 3 460 m). Je fais connaissance de mon nouveau muletier, prends congé de mon hôtelier et déjeune frugalement. Nos deux petits chevaux sont chargés.  Ceci fait, nous prenons la route, ou plutôt la marche, à 14 h 35.

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Comme pour les caravanes afghanes du temps jadis, notre première étape est symbolique, juste pour se mettre en route [2]. Le chemin de bord de rivière ayant été emporté par une crue, nous gravissons une première moraine (alt. 3 610 m) et retrouvons la rivière 3 km plus loin. Nous longeons ensuite la rive. Des traces de loup sont aperçues sur le chemin. Nous arrivons à 16 h 10 au village de Hanumil (alias Hanamur, 76° 51’E, 33° 48’N, alt. 3 440 m) où une famille tibétaine nous accueille pour la nuit.


[2] : ancien usage attesté par Nicolas Bouvier dans l’usage du monde, Droz, Genève, 1963.

Hanumil et la vallée en aval.
Hanumil et la vallée en aval.Hanumil et la vallée en aval.
Hanumil et la vallée en aval.Hanumil et la vallée en aval.

Hanumil et la vallée en aval.

Onzième jour (8 octobre), Hanumil Nyete, 14 km. Nous partons à 8 heures. Spectacle caravanier et  bucolique car de petits ânes se sont joints pour un temps à nos deux chevaux. Le chemin est parallèle à la rivière mais il faut franchir une moraine, le chemin d’origine ayant été lui aussi emporté par une crue. La route carrossable est visible sur la rive droite mais pas âme qui vive.

Le col de Parpi.Le col de Parpi.

Le col de Parpi.

Après 6 km environ, le chemin s’élève sur la gauche alors que la rivière s’enfonce dans les gorges et s’élève jusqu’au col de Parpi (alt. 3 900 m [3]) que nous atteignons à 11 heures. C’est le premier col d’une longue série, qui découvre de nouveaux sommets de la chaîne du Zanskar.


[3] : une difficulté chronique dans l’Himalaya indien est que les cartes, les guides et les panneaux indicateurs lorsqu’il y en a donnent des altitudes différentes pour chaque col ou point remarquable. Les différences d’une source à l’autre étant en général de quelques dizaines de mètres, un altimètre ou un GPS ne permettent pas de départager ces indications divergentes. Pour le trajet de Padum à Lamayuru, sont ici retenues par convention les altitudes mentionnées sur la carte d’Abram Pointet Ladakh et Zanskar centre – carte de randonnée au 1 : 150 000, 2013, éditions Olizane, Genève, sans pouvoir certifier que ces indications sont rigoureusement exactes.

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Nous redescendons au nord pour couper la rivière Oma (alt. 3 410 m), belle rivière bleue qui s’apprête à traverser une gorge très étroite avant de se jeter dans la rivière Zanskar. Cette rivière marque la frontière des districts de Kargil et de Leh.

Journal du Zanskar et du Ladakh, octobre 2016
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Après un déjeuner rapide dans ce fond de vallée, nous remontons au nord jusque vers 3 800 m, au lieu-dit Nyete (alias Snertse, 76° 50’E, 33° 47’N). En fond de vallée, un petit morceau de forêt qui attire des habitants de Lingshed tant le bois est précieux ici. Nous établissons notre campement à 13 h 30. Le temps s’est couvert, le baromètre a un peu baissé et le vent se lève, ce qui est un peu préoccupant pour la suite. Les bûcherons de Lingshed ne pensent cependant pas que la neige soit imminente.

La montée et le col de HanumaLa montée et le col de Hanuma
La montée et le col de HanumaLa montée et le col de Hanuma

La montée et le col de Hanuma

Douzième jour (9 octobre), Nyete Lingshed, environ 20 km avec la visite du monastère. Après une nuit froide mais sans incident, nous partons à 7 h 40 et remontons le torrent vers le nord. La montée est raide au début, dans une gorge, puis la vallée s’élargit et la pente devient plus douce. Le temps est plus couvert. A 4 350 m, nous prenons le petit vallon de droite jusqu’au col de Hanuma (alt. 4 710 m) que j’atteins vers 11 h 15.

Le spectacle au nord, sur le cirque de Lingshed et au-delà, est remarquable mais il est aussi inquiétant car il y a de gros nuages noirs un peu partout, notamment du côté du col de Sengge vers lequel nous nous dirigeons. Il a neigé sur des sommets plus à l’est, sans doute le massif du Kang Yatse, avec plusieurs sommets à plus de 6 000 m à 60 km est-sud-est.

Collecte et portage du nalo (plante fourragère) près de LingshedCollecte et portage du nalo (plante fourragère) près de Lingshed
Collecte et portage du nalo (plante fourragère) près de LingshedCollecte et portage du nalo (plante fourragère) près de Lingshed

Collecte et portage du nalo (plante fourragère) près de Lingshed

Après le déjeuner, pris vers 4 400 m, nous essuyons une violente averse de grêle avec un vent furieux. Muletier et chevaux étant partis à toute vitesse pour se mettre en sûreté, je dois me livrer à une petite course d’orientation dans les vallons et les collines pour trouver le col de Chapskang (alt. 4 200 m) qui me sépare de Lingshed, où j’arrive heureusement sans encombre vers 14 h 50.

Lingshed (76° 50’E, 33° 53’N, altitude moyenne 3 900 m) est un village étendu dans un cirque de montagnes, avec des maisons dispersées autour de champs cultivés. Malgré son importance relative, il n’est pas encore accessible en voiture.

Lingshed et son monastère.
Lingshed et son monastère.Lingshed et son monastère.Lingshed et son monastère.

Lingshed et son monastère.

Bien que fatigué par cette marche et plus de 1 250 m de dénivelé, je vais visiter le monastère à l’autre bout du village. Il compte 40 moines et une belle salle de prière (une seconde, tout en haut, est trop rénovée pour être intéressante).

Le risque de chute de neige me préoccupe mais il inquiète bien davantage mon muletier, qui m’annonce qu’il n’ira pas plus loin pour cette raison et veut rentrer chez lui. Il me confie à un ami ou cousin beaucoup plus âgé, qui semble prêt à poursuivre avec moi moyennant une discussion longue et complexe sur les modalités pratiques de l’affaire. C’est dans la maison de celui-ci que nous passons la nuit, ce qui change agréablement de la nuit précédente passée sous la tente.

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Treizième jour (10 octobre), de Lingshed aux stayang de Yulsom, environ 13 km. Le grand beau temps est revenu mais mon muletier des derniers jours s’en est allé avant l’aube. Accompagné de son successeur, de deux ânes et d’un ânon, je me mets en route à 7 h 50. Nous retraversons Lingshed jusqu’au monastère, puis nous élevons à l’est et franchissons les cols de Murgum (alt. 4 370 m) et de Netuksi (4 380 m). Très belles vues, les paysages proches sont rougis par la plante nalo utilisée comme fourrage.

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Après le second col, il faut descendre de près de 400 m. Nous faisons un bout de chemin avec deux ingénieurs des travaux publics. Gens sages, ils marchent dans les descentes et montent à cheval dans les montées. Ils expliquent que la route carrossable, dont le chantier a pris des années de retard, atteindra sans doute Lingshed l’an prochain. Ce sera sa destination finale.

Nous coupons un torrent à 3 990 m, entre les villages de Kyumpata et de Gongma. Ensuite c’est une montée raide jusque vers 4 370 m. Là nous trouvons la route ou plutôt la piste, toute neuve avec ses engins de chantier, ses jeeps, une équipe de fonctionnaires de la santé qui part à Lingshed pour trois jours et …  des touristes venues de la ville en petites chaussures (je n’en rencontrerai pas d’autres avant Lamayuru). Le pittoresque y perd mais la marche sur cette route empierrée toute neuve est un vrai repos après les deux ascensions raides de ce matin.

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Nous déjeunons au col de Kyupa (alt. 4 450 m), au milieu hélas du matériel de chantier, et arrivons à notre destination à 13 h 40 : les stayang (prononcer : « stiang », 76° 54’E, 33° 56’N, alt. 4 450 m), sorte de campement pour les cantonniers et les voyageurs à 500 m au-dessus du village de Yulsom. La cabane est malheureusement fermée, nous nous installons à côté le moins mal possible.

Cette cabane est en fait une petite échoppe pour les cantonniers, elle ouvre à 18 h 15, quelques minutes avant la nuit. Mais ma tente est déjà installée et j’ai acquitté les 200 Rs de droit de camping (!). Je dors donc sous la tente. Nuit fraîche mais sans incident.

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Quatorzième jour (11 octobre), des stayang de Yulsom à Langzaling, environ 16 km. Nous partons à 7 h 30. Nous empruntons au début la piste carrossable sur laquelle nous apercevrons, de loin, une voiture de la journée. Après 3 km environ, cette piste vire au nord et entame la montée en lacets vers le col. Nous la délaissons alors pour l’ancien chemin muletier, beaucoup plus court et en pente plus modérée qu’hier.

Le col de Sengge et ses abords.
Le col de Sengge et ses abords.Le col de Sengge et ses abords.
Le col de Sengge et ses abords.Le col de Sengge et ses abords.

Le col de Sengge et ses abords.

Nous atteignons à 9 h 50 le col de Sengge (col du lion, alt. 4 960 m, franchissement de la chaîne du Zanskar, point culminant du trajet de Padum à Lamayuru). Le froid est vif mais un spectacle lunaire se dévoile au nord : une longue vallée orientée à 330°, minérale, encadrée par de hautes murailles rocheuses, barrée au fond par la muraille du col du Sirsir. Un pic à 5 730 m nous domine à 6 km ouest-sud-ouest.

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La longue descente commence. Plutôt que la piste carrossable pourtant déserte, nous empruntons le sentier, plus court. Toujours un très beau spectacle. Nombreux rochers rouges ou couverts de lichens orange vif. Quelques torrents qui se traversent aisément à l’automne.

Après le déjeuner, nous remontons un peu sur la gauche de la vallée et franchissons le petit col de Bumiktse (alt. 4 450 m bien que la carte d’A. Pointet mentionne 4 390 m). Un sommet à 6 020 m couvert d’un glacier domine la vallée au sud-ouest.

De là, nous redescendons vers le village de Photogsar et faisons étape 1,5 km plus à l’ouest au hameau de Langzaling (76° 51’E, 34° 05’N, alt. 4 240 m). Le confort relatif de la maison neuve qui nous accueille est bienvenu même si le charme se perd par rapport aux maisons traditionnelles des villages précédents.

Photogsar et ses abords.Photogsar et ses abords.Photogsar et ses abords.

Photogsar et ses abords.

Quinzième jour (12 octobre), Langzaling Honupatta, 15 km. Nous quittons Langzaling à 7 h 40, franchissons le torrent (alt. 4 230 m) et, laissant la piste carrossable sur la droite, montons vers le col par un sentier. C’est une montée facile en pente douce, sauf les cent derniers mètres de dénivelé sur une barre assez raide.

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Nous atteignons le col de Sirsir (alt. 4 805 m) à 9 h 50. Derrière nous au sud, le col de Sengge paraît déjà loin. Au nord, les sommets de la chaîne du Ladakh se découvrent. Nous sommes là juste à temps car le temps commence à se couvrir.

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Nous commençons la descente à 10 h 10, tantôt par la piste carrossable, tantôt par le sentier. La piste permet de franchir sans difficulté le torrent Spang que nous suivons désormais ; il paraît que le pont qui enjambait le torrent sur le sentier n’existe plus. La circulation reste supportable : vu trois véhicules dans la journée (c’est trois fois plus qu’hier).

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La vallée descend vers le nord-est puis vers l’est. A 14 h nous arrivons au village de Honupatta (76° 51’E, 34 ° 09’N, alt. 3 900 m) où je m’installe dans une maison traditionnelle aménagée pour les visiteurs de passage. Mon muletier et ses ânes repartent presque aussitôt pour la longue marche vers Lingshed. Je garderai le meilleur souvenir de l’extrême gentillesse de ce compagnon de marche.

Honupatta est sans doute le plus séduisant des villages visités jusqu’ici, tout en escaliers et en ruelles biscornues. A son  extrémité ouest, un cèdre immense et vénéré, et un plus petit dans le village. Le monastère, reconstruit il y a quinze ans, est plus que modeste mais j’ai la chance d’y rencontrer trois moines venus de Lamayuru en tournée mensuelle. Ils lisent des mantra et frappent leurs tambours pour un public dont je constitue à moi seul la moitié.

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Seizième jour (13 octobre), Honupatta Wanla, 19 km. Clément aurait eu 28 ans ce jour. Je me présente au monastère à 8 h 20 et retrouve deux des moines rencontrés hier. Une petite cérémonie est alors organisée à sa mémoire. J’allume une lampe à huile qui symbolise sa présence. Les moines lisent une série de mantra Mahakala [4] et ponctuent cette lecture avec leur tambour et leurs cymbales. Nous devisons un peu. C’est modeste mais approprié pour Clément qui était féru de monastères et de rites tibétains.


[4] : Mahakala est une divinité protectrice et une émanation du Bouddha dans les traditions tibétaines et au Japon. Généralement représenté en noir, Mahakala est malgré son apparence redoutable une divinité de compassion qui aplanit les difficultés et apaise le ressentiment.

Je me mets en route à 9 h 30. Plus de cols à gravir, je chemine  sur la piste carrossable qui descend la vallée. La marche est donc facile à ceci près que mon muletier est retourné dans ses montagnes avec ses ânes. Je porte donc quelque 18 kg, nourriture et eau compris.

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En aval de Honupatta, la piste franchit un défilé particulièrement encaissé. A Sumdo (« confluent » en tibétain), on retrouve la rivière Photang qui vient de Photogsar. Les paysages sont toujours spectaculaires. Peu à peu, la vallée s’élargit et les arbres font leur apparition. Je m’arrête souvent en raison du poids de mon chargement.

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Déjeuner ombragé à Fangila (alt. 3 270 m), au confluent de la vallée qui mène au col de Kongze. La circulation automobile reste réduite : je rencontre sept véhicules jusqu’aux abords de Wanla. Pourtant, la route est goudronnée à neuf depuis Sumdo.

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En approchant de Wanla, je tombe sur un grand concours de peuple. C’est un mariage, près de 800 invités sont attendus. Beaucoup ont mis leurs plus beaux atours. On festoiera sans doute tard ce soir. Bien qu’il soit à peine 15 heures, l’ambiance est déjà très joyeuse, quelques-uns ayant déjà abusé des liqueurs fortes.

A Wanla, je monte d’abord au monastère perché au-dessus du village. Il est à peu près désert, les moines étant peut-être en tournée ou au mariage voisin. Je redescends me loger en ville, si l’on peut utiliser l’expression pour ce gros village (76° 50’E, 34° 13’N, alt. 3 250 m).

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Dix-septième jour (14 octobre), Wanla Lamayuru et excursions, 15 km environ. Je remonte au monastère le matin et visite la salle de prière. Ce monastère séculaire, qui menaçait ruine, a été restauré avec l’aide d’une ONG étrangère.

Je me mets en route à 9 h 25 et reprends la descente de la vallée. Celle-ci traverse à nouveau une gorge, moins étroite que celle d’hier cependant. Sur plusieurs portions, les éboulis sont très instables, au point que les cantonniers provoquent des chutes de pierres. Je passe sans encombre.

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A 10 h 55, j’arrive à un petit confluent connu sous le nom de Lingru ou Lamayuru Sumdo (alt. 3 200 m). La route suivie jusqu’ici rejoint ici la grande route de Kargil à Leh (NH1) empruntée par Thibaut le 6 octobre. C’est le terme de la marche. J’en suis soulagé car porter un sac lourd manque d’attrait. Une voiture me monte au village de Lamayuru (76° 48’E, 34° 15’N, alt. 3 450 m) où je m’installe.

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Deux visites dans l’après-midi :

  • ·         le « paysage lunaire » à 1,5 km en contrebas, en fait un tuf jaune très érodé (vestige d’un ancien lac ?);
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  • ·   le célèbre monastère de la secte Brigungpa de l’ordre Kagyupa. J’assiste à une cérémonie au cours de laquelle des figurines d’une sorte de cire sont présentées aux officiants (lecture de textes, sons de trompes) puis détruites. Le grand mystique Naropa (11ème siècle) est réputé avoir médité dans un trou de roche contigu à la salle de prière principale. Le temple est perché sur un piton habité de manière quasi-troglodytique, avec des galeries et des habitations forées dans la roche.
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Dix-huitième jour (15 octobre), autour de Lamayuru, 14 km environ. Après une deuxième visite au monastère pour observer les rites matinaux, la journée est consacrée à deux excursions :

  • ·     l’ancienne route nationale désormais déserte, qui passe au-dessus de Lamayuru et rejoint Halsi, 25 km plus loin ; belles vues surplombantes sur le monastère, le village et le « paysage lunaire » vu hier d’en-bas ;
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  • ·         le col de Prinkti (alt. 3 730 m) auquel donne accès un vallon nord-sud en peu en aval de Lamayuru ; on s’élève dans un goulet très étroit (à proscrire par temps de pluie), puis on oblique au sud-est (à gauche, donc) pour rejoindre le col, étroite trouée dans la ligne de crête ; Wanla est sur l’autre versant ; je serais arrivé par-là hier si je n’avais pas été si chargé.
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En contrebas et au sud-ouest du col se trouve un vaste cirque qui semble minéral et désolé. J’ai cependant la surprise d’y voir apparaître un troupeau de 5 à 600 chèvres et moutons qui descend du fond du cirque. Deux bergères ne sont pas de trop pour encadrer un tel troupeau.

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L’arrivée à Lamayuru est spectaculaire : les habitants sortent de chez eux et chacun récupère son cheptel sous les coups de klaxon des chauffeurs pressés qui n’apprécient guère le retard pourtant minime que leur impose le troupeau.

L'Indus en aval d'Alchi

L'Indus en aval d'Alchi

Dix-neuvième jour (16 octobre), Lamayuru Alchi, 60 km. Après une troisième visite au monastère, je quitte Lamayuru en autocar. La route rejoint la vallée de l’Indus à Hangru (confluent de l’Indus et de la Yapola). Arrêt de 45 mn à Khaltse, petit centre administratif, militaire et commerçant. 21 km apprès Nurla, l’autocar me dépose à un pont sur l’Indus, d’où je gagne Alchi, à 4 km sur la droite (77° 11’ E, 34° 12’N, alt. 3 200 m).

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C’est un village très touristique comme je n’en avais pas encore vu cette année mais nous sommes heureusement en fin de saison. Le monastère de Chhoskhor, du 11ème siècle, est en effet très connu pour les fresques de ses quatre sanctuaires. Leur réalisation a en effet été confiée aux meilleurs artistes de l’époque. Certaines sont malheureusement très dégradées.

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Promenade ensuite sur le versant dominant Alchi, qui offre une belle vue sur le village et sur le grand barrage sur l’Indus juste en amont. Le fracas de l’eau qui sort des turbines est audible jusqu’au village.

Vingtième jour (17 octobre), Alchi Likir, environ 22 km avec l’excursion au monastère de Likir. 6 km de marche et une traversée de l’Indus par le même pont qu’hier me conduisent au village de Saspol, sur la route nationale. Le monastère, au bord de la route, est modeste.

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Une grotte bouddhique a en revanche été découverte récemment en contrehaut du village (250 m environ à l’ouest d’une tour ruinée, porte peinte en rouge bien visible de loin). Elle est exiguë mais remarquable avec des fresques qui évoquent beaucoup celles d’Alchi. Ce petit chef d’œuvre est provisoirement en accès libre, donc sans protection.

8 km de montée en lacets en autocar sur la route nationale me conduisent au carrefour de Likir. Une courte marche (1 km) me permet de gagner le village. Je trouve une auberge dans la partie basse (77° 12’E, 34° 16’N, alt. 3 650 m).

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Après le déjeuner, je gagne (4 km de marche dans chaque sens) le haut du village où se trouve le monastère (alt. 3 850 m). C’est un monastère du 11ème siècle, qui a rejoint l’ordre Gelugpa au 15ème. Outre les salles de prière, on visite un intéressant petit musée avec des thangka (peintures sur toile) vieux de plusieurs siècles (certains en mauvais état), des objets rituels, des armes, etc. Quelques étoffes viennent visiblement de Chine et on peut même admirer un chapeau de commandement mongol. Malheureusement, le temple est flanqué au nord d’un bouddha moderne monumental qui l’enlaidit fort.

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Vingt-et-unième jour (18 octobre), Likir Leh, 45 km. Je me transporte d’abord à Bagso pour voir les vestiges de ce qui fut une capitale régionale. Site assez spectaculaire, perché sur un piton avec des temples hélas fermés et des tours ruinées.

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Les abord de Leh, après Nimru, sont assez gâchés par les camps militaires et les installations industrielles. Je retrouve Leh (77° 35’E, 34° 10’N, altitude moyenne 3 500 m) après dix ans d’absence. Dans le centre on a pas mal construit et on construit encore, notamment des hôtels. La circulation automobile a augmenté avec le bruit et la pollution qui en résultent.

Dans les quartiers ouest de la ville où je me promène l’après-midi, on retrouve en revanche le calme et presque la campagne avec des arbres et des champs cultivés.

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Je tombe par hasard sur le fort Zorawar construit au 19ème siècle. Son petit musée est pauvre en objets exposés mais très riche en documentation sur les hauts faits militaires du Général Zorawar (1786-1841) et des Dogra venus du Jammu, leurs conquêtes du Ladakh dans les années 1830-1840 et leur tentative qui tourna au désastre de conquérir l’ouest du Tibet (1841). Très intéressant pour les amateurs d’histoire. Je suis le seul visiteur.

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Vingt-deuxième jour (19 octobre), Leh et la route du Kardungla, 25 km environ. Parti à pied vers 8 heures, alors que le froid est encore vif, je traverse le quartier de Chubi, au nord de Leh, puis rejoins la route du col de Kardung déjà empruntée dans des conditions mémorables en août 2006. Pour gagner du temps, j’emprunte tour à tour la route, désormais goudronnée et d’excellente qualité, et des sentiers qui font office de raccourcis.

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Juste avant le km 10, je retrouve le point présumé (77° 38’ 46’’ E, 34° 12’ 10’’N, alt. 3 950 m) où notre voiture avait été arrêtée par une coulée de boue en 2006.

En faisant alterner la route et les sentiers, je poursuis sur les traces de cette équipée jusqu’au km 17 (alt. 4 300 m). Je suis alors à 8 km du poste militaire de South Pullu et à 22 km du col. Il fait aussi beau et chaud aujourd’hui qu’il faisait mauvais ce jour-là. Je suis de retour à Leh pour 14 h.

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Vingt-troisième jour (20 octobre), Leh New Dehli, 623 km en avion. Décollage vers 8 h 15. En quelques dizaines de minutes, les chaînes gravies une à une ces dernières semaines défilent sous l’avion : Zanskar, Himalaya central, Pir Panjal, Shivalik. Quelques superbes glaciers, comme je n’en avais pas vu pendant la marche. Puis c’est la plaine, totalement cachée par la brume et la pollution. Les sommets se perdent dans le lointain. L’avion se pose à Delhi à 9 h 25. Il fera 34° C à midi.

Voyez aussi :

Publié dans Nouvelles de Delhi