Sur les routes de l'Inde

Publié le par Ding

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Embouteillage à la sortie de Gurgaon (Haryana) sur la route Delhi - Bombay

Abstract : Driving a car on Indian roads is certainly not for the faint hearted. Foreigners are usually strongly advised not to drive themselves in India, for good reasons. Roads can be pretty rough, traffic rules are obeyed at random, bus drivers are truly terrifying at the wheel, not to mention the ubiquitous cow and the occasional camel crossing the road in front of you. It is wiser indeed to be chauffeur driven in India. Yet we drove 11,187 km (6,975 miles) on Indian roads ... and we enjoyed it.

« Conduire vous-même en Inde ? N’y pensez même pas ! » Ce conseil, nous l’avons lu et entendu cent fois : dans les guides de voyage, de la bouche de nos amis indiens et étrangers. Les fonctionnaires indiens qui ont dédouané notre voiture à Bombay ont renchéri : « soyez très prudent ! Vous le serez certainement, mais les autres conducteurs ne le sont pas ».

 

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En forêt au Karnataka

Témérité ou inconscience ? Nous n’avons pas suivi ce conseil et avons parcouru 11 187 km au volant de Bombay à Bombay (auxquels s’ajoutent 2 694 km en voitures de location de la frontière népalaise à Bombay). Tout s’est au total bien passé mis à part un accrochage minime près de Karikal le 10 décembre, mais nous comprenons pleinement la valeur de l’avertissement. Car conduire sur les routes indiennes est une expérience unique et redoutable à laquelle rien – pas même la conduite en Chine, en Turquie ou en Indonésie – ne nous avait préparés.

Pourquoi cela ? Les causes en sont multiples.

Le réseau routier indien  laisse sévèrement à désirer. Les autoroutes au sens où on les entend dans le reste du monde – espace clos non accessible en dehors des usagers – n’existent quasiment pas en Inde (nous en avons emprunté une seule, entre Ahmedabad et Vadodara, au Gujerat). Dans le meilleur des cas, sur les plus grands axes, on roulera sur une route à quatre ou six voies bien revêtue mais de plain pied avec la campagne ou la ville qui l’entourent : un piéton ou une vache peuvent traverser à tout instant, les véhicules à contre sens sont légion. De nombreuses routes nationales sont en travaux (l’expression est parfois impropre, car les chantiers semblent souvent abandonnés) et font rouler au pas. Certaines routes, importantes ou non, sont littéralement laissées à l’abandon et les trous peuvent y prendre la taille de baignoires.

 

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Bloqués sur la route de l'Assam

La pire que nous ayons empruntée est la « route de l’Assam » au nord de Calcutta (NH34), qui dessert les sept Etats du nord-est indien, si effroyable par endroits que les camions Tata, pourtant robustes, y cassaient leurs essieux l’un après l’autre. Nous avons particulièrement redouté les routes de Goa et du Kerala, très étroites et surpeuplées. Il fallait à chaque instant passer au centimètre près entre un flot de motos et  d’autorickshaws, ces triporteurs motorisés qui peuvent emporter une dizaine de passagers en serrant bien , si pratiques pour leurs passagers mais si nuisibles pour les automobilistes.

 

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Et il y a les routes de montagne : celles qui donnent accès à Darjeeling et au Sikkim sont belles mais très étroites et la pente peut y être impressionnante. Nous avons littéralement brûlé nos pneus entre Jorethang et Darjeeling lorsqu’il a fallu redémarrer sur des pentes à plus de 20 % après avoir dû  nous arrêter pour croiser, car ces routes sont bien sûr à voie unique. Nous avons apprécié sur ce parcours la vitesse lente de notre 4x4, bien que les chauffeurs indiens s’en passent sans problème apparent. Nous avons échappé de peu à une chute d’arbre sur une petite route de montagne du Karnataka (photo ci-dessus).

 

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Les voitures particulières sont assez rares sur les routes indiennes, qui sont livrées aux camions – les camions Tata avec leur air de boîtes à chaussures sont de très loin les plus nombreux – et aux taxis. Sans pouvoir rivaliser avec les splendides camions pakistanais, véritables œuvres d’art ambulantes que nous ne verrons hélas pas cette année, les camions indiens sont presque toujours décorés. Outre les conseils prodigués aux autres usagers (« prière de klaxonner, utilisez vos feux de croisement la nuit »), on y trouvera souvent la marque de la religion ou de la caste du conducteur ou des affirmations patriotiques : « India is Great, I love my India … ».

 

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Hindustan Ambassador : voiture emblématique de l'Inde, 

rétro à souhait, favorite des administrations

Les particuliers assez riches pour posséder une voiture se gardent de la conduire eux-mêmes : la route est donc le domaine des chauffeurs et d’eux seuls. « Où est votre chauffeur ? » est une question que nous avons entendue cent fois, assortie d’une incrédulité visible lorsque nous avons répondu que nous conduisions nous-mêmes. « Mon mari est mon chauffeur » expliquait Elisabeth sans complexe.

 

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A gauche : la Royal Enfield 500, la moto-culte de l'Inde

son bruit est à lui seul une merveille.

Voitures et camions mis à part, il faut partager la route avec tous les autres utilisateurs : des motos par millions (leurs conducteurs sont rarement casqués malgré les campagnes pour les y inciter, ils peuvent emporter jusqu’à quatre passagers) ...

 

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... des autorickshaws par millions aussi, les autobus (nous les avons particulièrement redoutés pour leur comportent « trompe la mort », bien pire que celui des chauffeurs de camions) ; les camions, souvent surchargés en hauteur, ont une fâcheuse propension à verser : on en rencontre souvent renversés, même dans les lignes droites. 

 

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A Jaipur (Rajasthan)

La route est aussi le domaine des piétons, qui traversent toujours au mauvais moment, y compris en surgissant des taillis de séparation des routes à quatre voies et d’une faune diversifiée : les poules sont rares, les éléphants aussi (mais attention la nuit, car ils sont gris et se voient mal), les dromadaires se rencontrent au Rajasthan et au Gujerat; les chèvres et moutons sont en revanche nombreux, les singes peuvent être démonstratifs et bien sûr il y a les buffles et les vaches.

 

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Ces dernières justifieraient un article à elles seules. Nous avions lu avant de partir un article en apparence sérieux expliquant que les vaches indiennes sont de  moins en moins nombreuses et de moins en moins sacrées. C’est possible, mais nous pouvons attester après trois mois sur les routes qu’il en reste beaucoup et qu’elles n’ont rien perdu de ce flegme imperturbable qui leur permet de dormir en pleine rue ou de traverser une route nationale comme si elles étaient seules au monde alors que tous les véhicules doivent s’arrêter ou dévier de leur route pour leur céder le passage.

 

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On nous a souvent demandé si notre voiture importée, avec son volant à gauche, compliquait la conduite. En fait, assez peu. Mis à part les doublages de camions pour lesquels Elisabeth devait faire la vigie des véhicules (ou animaux) arrivant en face, avoir le volant à gauche n’a guère compliqué une conduite déjà difficile. Notre voiture exotique, presque de collection avec ses 14 ans d’âge, nous a valu la curiosité et la sympathie de milliers d’Indiens interloqués et amusés. Ce spectacle est rarissime en Inde : en plus de trois mois sur les routes, nous n’avons vu aucune voiture étrangère hormis la nôtre (nous en avions vu une au Népal).

 

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La conduite dans les villes et les villages est particulièrement redoutable, surtout les jours de marché. Dans une agglomération, la route n’est pas qu’une voie de circulation : c’est un lieu de vie où l’on parle, on établit son étal, on fait sécher des céréales, on porte les morts en procession vers le bûcher, on dort si besoin est. La densité humaine (qui inclut charrettes à chevaux, cyclopousses  - l’antique pousse-pousse tracté par un homme à pied n’existe plus qu’à Calcutta - et bien sûr nos amies les vaches) peut alors devenir phénoménale.

 

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Le malheureux automobiliste peut se trouver submergé par une marée humaine d’autant plus compacte que les conducteurs indiens ont un comportement « agglutinatif » : qu’un embouteillage commence à se produire et chacun occupe l’espace disponible jusqu’au dernier millimètre, rendant celui-ci tout à fait inextricable. Nous avons parfois dû attendre une heure pour qu’un carrefour se débloque. L’arrêt à un passage à niveau peut immobiliser près d’une demi-heure, car tout le monde s’agglutine autour des barrières fermées, rendant le démarrage chaotique lorsque celles-ci s’ouvrent enfin.

 

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Les feux rouges ne sont pas vraiment un problème, car l’arrêt y est  souvent facultatif. Les sens interdits sont plus complexes. D’abord parce qu’ils sont rarement matérialisés par un panneau : il sont le plus souvent coutumiers, c’est par les gestes désapprobateurs des passants que le conducteur novice apprendra qu’il s’y est fourvoyé. Des policiers nous ont souvent intimé l’ordre de faire demi-tour, sans jamais se fâcher ou vouloir verbaliser. Calcutta présente la palme de la difficulté puisque les sens uniques changent de sens trois fois par jour, à 7 h, 13 h et 22 h , provoquant à chaque fois une belle pagaille. Pour rendre les choses encore un peu plus difficiles, il faut compter avec les ralentisseurs de vitesse, souvent non signalés et particulièrement destructeurs pour les véhicules et le dos de leurs passagers ainsi qu'avec les barrières disposées en chicane par la police un peu partout pour ralentir encore la circulation.

 

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Notre pire souvenir est à Bihar Sharif, au Bihar : l’embouteillage que nous avions provoqué à un carrefour en voulant – folle témérité – traverser cette petite ville était si compact que nous avons cru ne plus en sortir : il a fallu l’intervention de la police pour nous tirer de là. Nous avons eu plusieurs autres expérience redoutables, notamment à Hubli (Karnataka) et à Puri (Odisha). Heureusement, nos amis indiens restent très calmes dans les pires embouteillages, même s’ils usent et abusent de klaxons particulièrement stridents. Les régions moins peuplées, le Rajasthan par exemple, offrent une circulation beaucoup plus facile même si l’on ne roule jamais vite en Inde.

 

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Conduire, ce n’est pas seulement survivre au volant, c’est aussi s’orienter. Nous n’avons pas trouvé de carte routière vraiment précise et notre GPS Garmin a été d’une aide très inégale : il nous a parfois conduits tout droit à notre destination, mais il nous a bien souvent induits en erreur ou trompés en nous faisant passer par des routes inexistantes, interdites ou passant par le cœur de villes ou de villages qu’il eût été sage de contourner.

 

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Les chauffeurs indiens eux mêmes connaissent bien la question, car ils ignorent en général leur route au delà de leur ville d’origine et encore. Ils demandent dont en permanence leur chemin, que les passants indiquent toujours avec courtoisie lorsqu’ils le connaissent et parfois lorsqu’ils l’ignorent. Les choses sont plus complexes pour un étranger qui connaît encore moins le pays et, surtout, ne parle ni le hindi, ni le telugu ni le bengali, car il est rare qu’un passant parle anglais. Nous avons appris quelques mots de hindi (« aghee », « tout droit » est devenu notre cri de guerre) et le langage des gestes, lequel n’est pas simple non plus car le geste utilisé pour montrer le chemin est souvent complexe et ambigu (une sorte de tournoiement de la main qui laisse perplexe quant à la route à prendre).

Conduire de nuit est à l’évidence particulièrement dangereux et déconseillé, mais nous avons dû le faire bien souvent : les étapes sont toujours plus longues que prévu pour les raisons précitées et il est souvent impossible de trouver des hôtels entre les grandes villes, surtout sur la côte est où l’on peut rouler 400 km sans trouver un gîte digne de ce nom et où la nuit tombe une bonne heure plus tôt. La nuit est redoutable en raison des véhicules qui éblouissent et de tout ce qui n’est pas éclairé : tracteurs, camions, motos, piétons, vaches. Vingt fois nous nous sommes promis de ne plus conduire de nuit, vingt fois nous avons manqué à cette résolution dès le lendemain.

 

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Notre voiture en grand lavage à Visakhapatnam (Andhra Pradesh) ; ce n'était pas du luxe !

 

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Départ de la voiture, 10 février

Et pourtant, malgré toutes ces raisons de les détester, nous avons aimé les routes indiennes. C’est avec nostalgie que nous avons laissé notre voiture sur le port de Nava Sheva, près de Bombay, car elle va devoir quitter l’Inde par bateau (le Pakistan n'a pas voulu de nous). Les routes de l’Inde nous ont conduits vers des sites remarquables, nous ont fait rencontrer quantité de gens accueillants, à commencer par tous ceux qui nous ont guidés quotidiennement. Conduisant nous-mêmes notre voiture, nous avons conservé notre indépendance et notre liberté, qui sont les biens les plus précieux. En conscience, nous ne pouvons recommander à d’autres voyageurs de conduire eux-mêmes en Inde. Mais nous avons aimé cette expérience.

 

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Bombay : la porte de l'Inde illuminée aux couleurs nationales

Vous pouvez consulter le journal quotidien de notre voyage : Journal Pékin Paris (2013-2014) : 3.3 - en Inde

ainsi que nos photos d'Inde : Pekin-Paris-3-Inde Pekin-Paris-3-Inde

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Rene ROUDAUT 15/02/2014 13:23

Hervé, merci pour cette chronique passionnante. Ici en Bretagne le temps est à la tempête, la cinquième en deux mois. Bonne route. Amitiés. René

Eric Sayettat 13/02/2014 17:56

Je vous avais prévenu ! et je suis soulagé que vous ayez pu vous sortir indemmes des routes indiennes... pire que celles du coeur des ténèbres...