Pékin: les retrouvailles

Publié le par Ding

Repartons de ce terrible jour du début de l’été 1999 dont aucun détail n’a quitté ma mémoire. Cela fait un certain temps déjà que Maman, Caroline et Clément sont rentrés en France. Je suis seul dans un appartement vide depuis notre déménagement, afin de retarder ultimement le douloureux moment de mettre un terme à trois années d’adolescence pékinoise. Papa rentre le soir, et Monsieur Liu, notre cuisinier, vient me faire mes déjeuners le midi. Mes bagages sont prêts. J’ai abandonné mon lapin nain à l’épicière du quartier, Jenny Lou. Je traverse Sanlitun Dongsanjie pour aller à l’Ambassade du Maroc faire mes adieux à un de mes bons copains d’alors, Nawfel. Puis je vais faire mes adieux à Julie, qui habite notre immeuble. Il me reste le temps pour un ultime « tour de la Résidence ».

 

La « Résidence », c’est le compound d’immeubles diplomatiques de Sanlitun Dongsanjie, notre rue. J’y ai passé des soirées à traîner avec des amis, à vélo, à roller, ou avec un ballon. C’était le point de départ et de retour de toutes mes aventures à vélo, destinées à aller « au marché russe », chez un vendeur de brochettes, au marché des « baby guns », ou encore à la piscine d’East Lake Club. J’accomplis donc mon dernier tour de Résidence, en prenant soigneusement des photos de chaque angle de vue afin d’en emporter un souvenir avec moi. Cette résidence, c’était alors toute mon adolescence.

 

Le grincement caractéristique de la porte de l’appartement à son ouverture annonce que Papa rentre de l’ambassade. D’habitude, c’est signe qu’il est tard dans la soirée. Aujourdh’hui, cela veut dire que mon heure a sonné. Nous prenons de ce pas un taxi pour l’aéroport. En route, un bruit de métal oblige le conducteur à s’arrêter. Un clou rouillé s’est enfoncé dans le pneu. Mais il n’y a pas de quoi rater l’avion. Papa me souhaite de bonnes vacances. J’embarque dans l’avion, après avoir touché le tarmac en guise d’adieu à la Chine. L’avion décolle. Je n’essaie même pas de retenir mes larmes. La France, ce n’est bien qu’à Bréhat et au Revest pour les vacances. Ma placeà moi, c’est à Sanlitun, et on me contraint à la perdre définitivement. Deux ou trois années difficiles commencent pour moi.

 

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Plus de 10 ans ont passé. Nous sommes vendredi 4 décembre 2009. Après ma journée de stage à Shanghai, je prends l’avion pour Pékin. J’ai visualisé mon retour à Pékin des milliers de fois, entre 1999 et 2002. Je me le suis toujours imaginé ainsi : à la descente de l’avion de l’avion, je saute dans le premier taxi et lui déclare « Wo qu Sanlitun Dongsanjie ! » (la musique des tons de cette phrase est imprimée à jamais dans mon cerveau). Je me voyais retrouver sans plus tarder ma Résidence, dont j’embrasserais le sol qui m’était si cher.

 

De fait, j’arrive tard par une nuit hivernale. La seule chose qui m’interpelle est le froid. L’aéroport n’a plus rien à voir avec celui que j’avais quitté, et tout ce que je peux voir de la ville m’évoque davantage Shanghai que le Pékin que j’ai connu. J’arrive au Sommerset Hotel, où habitent les parents. Loin d’être ému par le fait d’être à Pékin, je suis simplement content de retrouver Maman (Papa dort, nous sommes après 22h00), et content de trouver un bel appartement chaud et douillet. J’ai du sommeil à rattraper, cela tombe bien !

 

Samedi matin, je vais à Sanlitun avec Maman. J’aperçois un bout de résidence, près de l’Ambassade de France. Ma gorge se serre un peu, mais je suis Maman vers le Lycée Français. Je me retrouve dans l’univers que j’ai connu : des ambassades et des soldats chinois en uniforme vert, l’air froid et sec de Pékin. Nous entrons au LFP : hormis un nouveau bâtiment et quelques coups de peinture, rien à changé. Je marche instinctivement dans mon ancienne salle de 5é. Elle me paraît si petite maintenant ! Aujourd’hui, elle est transformée en garderie de centre de vaccination contre la grippe A. Les souvenirs de mes professeurs et de mes camarades remontent naturellement à la surface. Je sors faire un tour dans la cour de récréation. Je me prends soudain à visualiser ma  première rentrée, en CM2. Puis je repense aux joies et aux drames de cour de récréation. En trois années, il y en a eu. Caroline, tu te souviens quand nous y faisions la connaissance de P.-G. P., la veille de la rentrée 1997 ? Une amitié commençait, mais la rivalité de ce dernier avec mon mentor de l’époque m’a obligé par la suite à ne le pas le fréquenter publiquement. Je croise des petits lycéens, et je me souviens qu’ils étaient alors « les grands ».

 

Il est maintenant temps d’aller faire un tour dans la rue de Sanlitun. Passé le coin des ambassades, plus rien n’est pareil. Tous les bars (où je n’allais pas) ont été rasés. Les petits marchés n’existent plus, et ne parlons pas des hutongs que nous dessinions en cours de dessin. Il y a des grands bâtiments modernes, qui doivent abriter des centres commerciaux et des restaurants. Je ne préfère pas savoir. Je tente de me rappeler l’allure qu’avait cette rue à l’époque… Mais 10 ans de croissance à la Chinoise et des Jeux Olympiques sont passés par là !

 

Je retourne donc à la « Résidence ». Là, rien n’a changé. Le garde me laisse entrer, et je fais le tour de notre immeuble. Je l’ai fait des milliers de fois auparavant. Une foule de bons souvenirs me reviennent à l’esprit. Je me souviens aussi du « dernier tour » raconté plus haut. Je passe sous nos anciennes fenêtres, et je visualise l’endroit ou j’ai un jour enterré la tortue de Floride qui fut mon animal de compagnie pendant longtemps. Puis je passe sur un ancien champ de bataille ou j’ai livré nombre de batailles au pistolet à eau. Enfin, après que m’ont été confisqués mes pistolets à bille.

 

Un désir instinctif me pousse alors à entrer dans notre ancien immeuble. L’odeur y est la même. Le carrelage n’a pas changé. J’essaie de déchiffrer sur le mur à gauche de la porte d’entrée les restes d’un graffiti orange fluo écrit lors des frappes aériennes sur Belgrade : un pastiche de l’acronyme de l’OTAN : New American Terrorist Organization. Mais aucune trace n’est visible. Je monte dans l’ascenseur, et mon doit se pose mécaniquement sur le bouton 3. Cela sent l’odeur de l’ascenseur de l’immeuble de Pékin. Le même signal sonore précède l’ouverture de la porte. Je tourne à gauche, et je me dirige vers la porte du fond du couloir. Rien a changé, hormis qu’il n’y a plus de tâches de salpêtre sur le mur.

 

Sans trop réfléchir, je sonne à notre ancienne porte. Une jeune maman m’ouvre, et je lui explique que j’ai habité ici il y a dix ans. Elle est surprise, mais elle a la gentillesse de me faire visiter l’appartement où elle s’est établie il y a cinq ans avec son mari. Ce couple canadien décorait un sapin de Noel avec une petite fille de 1 an, dans l’ancienne chambre de Caroline. Ils ont fait tomber une cloison, ce qui réunit cette pièce à notre ancien salon où nous avons eu trois sapins de Noël successifs.  L’appartement a été refait à neuf, mais chaque détail de son organisation est fidèle à mes souvenirs. Il paraît qu’il y a toujours des cafards, malgré la rénovation ! Ma chambre me paraît toutefois moins grande. Dans l’ancienne chambre des parents, un souvenir me revient : Papa nous lisant à Clément et moi les aventures de Michel Strogoff, lors de nos premiers mois à Pékin. Bien entendu, chaque pièce est liée à des souvenirs que j’évoque partiellement avec les nouveaux locataires. Ils me reçoivent très chaleureusement en dépit du caractère impromptu de ma visite, et imaginent leur fille se retrouvant un jour dans ma situation.

 

Après que Maman m’a cuisiné un bon repas français, je pars me promener avec Papa. Il m’emmène sur le fameux site Olympique. Je vois le célèbre Nid d’Oiseau. L’immense axe autour duquel se dressent les infrastructures est véritablement impressionnant, même au pays de la démesure. Nous marchons ensuite dans des hutongs rénovés, puis autour de l’un des lacs (gelés) du centre-ville. La journée se termine par une pizza au jambon de San Daniele dans un restaurant italien où m’invite Maman. Papa a encore du travail, et il ne sera apparemment pas trop malheureux de dîner dans l’un de ses bouibouis habituels.

 



La journée de dimanche est consacrée à une excursion en dehors de Pékin. Après avoir dépassé le 7é périphérique, Papa n’a pas trop de difficulté à retrouver « la route des truites ». Pourtant, les routes de campagne sont devenues des trois voies jusqu’au carrefour. Les bassins à truite sont encore plus nombreux, mais des restaurants en pur style chinois se sont élevés. Passé le denier d’entre eux, la petite route monte en lacets dans un paysage qui n’a pas changé. Le bitume a cependant été refait et n’attend que d’être foulé en roller ! Nous pique-niquons sur un petit chemin à l’écart de la route, et reprenons la boucle d’antan qui permet d’apercevoir la Grande Muraille en de rares points où elle n’a pas été restaurée, en plus des sites où elle été reconstruite. Inutile de préciser que la route est parsemée de ticket offices, mais nous nous en tirerons sans acheter le moindre « fapiao ». Le retour dans les embouteillages est aussi long que jadis, et le soleil a toujours cette couleur orange dûe à la pollution.

 

De retour chez les parents, je profite de la piscine de l’hotel, avant de lire les dernières pages des Frères Karamazof. Ce roman devait initialement m’occuper pendant mes 6 mois en Chine… Lundi matin, je décolle à nouveau de Pékin. Cette fois-ci, je suis impatient d’en décoller à nouveau. Car la prochaine fois (ou celle d’encore après), ce sera pour rentrer au pays à l’issue de mes fiançailles avec Romy !













Publié dans Nouvelles de Shanghai

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