Paimpol - Pékin, treize jours de train.

Publié le par Ding

 

  Photos Paimpol Pékin 3 103

 

Le plus beau cadeau dont nous gratifie un train au long cours, ce n’est pas l’espace vaste mais trop vite fini qu’il nous fait parcourir, ni les paysages banals ou plaisants qu’il fait défiler sous nos yeux. Le vrai cadeau, c’est le temps qu’il nous offre.

 

Plus de dix jours d’affilée presque coupé du monde, sans rien à faire que « rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, penser sans n’être qu’un penseur », sont devenus un luxe rare. « Presque coupé du monde» : la restriction s’impose, car les téléphones portables et l’Internet mobile aidant, on n’est plus aussi sevré de nouvelles qu’à l’époque où la radio et les journaux dans les gares étaient le seul lien avec le monde. Mais, dans la plaine sibérienne et dans le Gobi, on a bien coupé les ponts avec notre Europe - ou notre Chine - habituelle.

 

Ce périple ferroviaire plonge dans le siècle dernier et dans son histoire. Dès que Bruxelles est dépassé, 1 h 25 après Paris, on redécouvre les trains d’antan dont on réapprend la lenteur. A partir de Moscou, le train 350 choisi pour ce voyage est vénérable,  sans doute construit dans les années 50, avec ses menuiseries de bois et ses pseudo-tapis d’Orient. Quant aux locomotives, ces fleurons de l’industrie lourde soviétique, elles se fatiguent sans doute de tirer une si lourde charge car on les change à chaque grande ville, comme les chevaux de poste de Michel Strogoff. A 60 km/h de moyenne, moins en Mongolie, on revient aux trains de mon enfance – sans la vapeur hélas – avec leur lenteur, leur bruit et leur charme. Il est à craindre que ces chers vieux wagons soient bientôt retirés du service pour aller se déglinguer dans ces cimetières du rail où ils sombrent lentement en bordure des voies.

 

On plonge aussi dans l’histoire, celle de l’URSS et de ses pays satellites. Du cœur de l’Allemagne à la Mongolie incluse, c’est l’empire soviétique qu’on traverse. L’URSS a certes cessé d’exister en 1991, le Belarus est censé être devenu indépendant – il n’empêche qu’on ne contrôle pas les passeports entre Minsk et Moscou – et l’on a repeint en gris et rouge les fameux wagons verts des chemins de fer soviétiques. Mais, si elle n’existe plus, l’URSS est bien là, partout visible : faucilles et marteaux sur les gares et ailleurs, statues de Lénine encore fleuries qui voisinent avec les symboles de l’argent roi et de l’Eglise orthodoxe et tous ces rites hérités de l’ère soviétique. Mention spéciale doit être faite des provodnitsa, les responsables de wagon, tantôt revêches tantôt maternelles, qui vous accueillent à l’entrée du train dès Cologne et seront l’âme du voyage. Dans le train chinois pris à Irkoutsk, le personnel est masculin et beaucoup moins haut en couleur. Laissons aux Russes, aux Polonais, aux Mongols et aux chercheurs qui les étudient nous dire ce qu’ils pensent de ce passé tragique – le transsibérien est jalonné des souvenirs du Goulag – mais qui inspire à plus d’un Russe une nostalgie bien réelle. L’amateur d’histoire se délectera treize jours durant de cette rencontre permanente de ce siècle et de celui qui l’a précédé.

 

Il n’existe pas un transsibérien mais plusieurs. Les itinéraires varient, au moins jusqu’à l’Oural et surtout, les trains ne se ressemblent pas. Il faut donc choisir le sien avec soin. S’il n’existe qu’un seul vrai train de luxe reconstitué pour une clientèle fortunée – je l’ai découvert sur une ligne presque abandonnée au bord du Baïkal - il est des trains plus rapides et mieux équipés que les autres, notamment ceux qui relient directement Moscou à Vladivostok. Et puis il y a les « transsibériens du pauvre », qui desservent des villes peu connues. J’ai choisi, pour le trajet Moscou-Irkoutsk, le train 350 qui relie la capitale russe à Blagovechensk, petite ville frontière sur l’Amour, à  8 000 km de Moscou. C’est un train plébéien aux wagons fatigués malgré leur couche de peinture neuve, qui transporte des Russes ordinaires en famille sur des milliers de kilomètres. Un vrai train populaire, où les touristes sont très rares – nous étions cinq dans le mien je crois - et où nul ne parle un mot d’une langue étrangère. De Moscou à Irkoutsk, je n’ai pas regretté une seconde ce choix d’un train des familles avec ses couchettes de seconde plutôt que du plus prestigieux Rossiya. Le train chinois pris à Irkoutsk était plein de touristes ; amusant dans le genre tour de Babel mais le charme n’y était plus.

 

Les paysages sont souvent jolis, quoique peu spectaculaires pour une raison simple : c’est un voyage de plaine. L’Oural, traversé près d’Iekaterinbourg, n’est qu’une ligne de collines. Les premières montagnes dignes de ce nom sont celles du Shanxi, quelques heures avant Pékin. Pour des paysages plus grandioses, il faudrait prendre un autre train de légende, le Baïkal-Amour, ce que je compte faire tôt ou tard. Parmi mes paysages préférés de ce voyage : les rives du Trieux, entre Paimpol et Guingamp, la prairie russe en fleurs, surtout avec la lumière du soir, une marche au départ de Port-Baïkal, sur les rails du tronçon historique que le transsibérien n’utilise plus, en surplomb du lac, et les espaces infinis mais changeants de la prairie bouriate et mongole.

 

Un grand voyage en train c’est une tranche de vie, comme sur un paquebot. Il y a les rites que tous les Russes connaissent et que les étrangers apprennent vite : on fait son lit dès le départ avec les draps remis par la provodnista et on  le défait avant d’arriver en roulant son matelas. Rituel des repas sortis d’abondants sacs à provisions, rôle essentiel du samovar qui fournit en permanence une eau presque bouillante pour le thé et les aliments à réhydrater. Petite toilette dans les rustiques cabinets du bord (les douches sont réservées aux premières), spectacle des gares où des paysannes en fichus viennent vendre petits pains, poissons fumés, concombres et fraises des bois.  Ce voyage est une opportunité rare, même pour un non-russophone, de vivre avec des Russes. J’ai été triste quand la famille dont je partageais le compartiment  depuis Moscou est descendue, quelques heures avant Irkoutsk.

 

De Paimpol à Pékin par le train : ce n’est ni un exploit, ni même un voyage d’aventure. Mais c’est une expérience complète, qu’il faut faire tant qu’elle est possible et que les TGV sans âme n’ont pas gâché la fête. Un seul reproche : cela passe trop vite. Oui, vous avez bien lu. Quand tout à l’heure le train a franchi la grande muraille, annonçant son arrivée imminente, j’ai regretté d’avoir à peine entrevu cette Sibérie et cette Mongolie qui justifieraient tant de vrais voyages. Je reviendrai.

 

 

Voyez aussi le journal détaillé de ces treize jours : Paimpol – Pékin : journal du rail (juillet 2011)

et l'album de photos du voyage : Paimpol-Pekin-juillet-2011 Paimpol-Pekin-juillet-2011

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