Les demeures princières de Dongsi

Publié le par Ding

  mise à jour avril 2012

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L'ancienne résidence du Prince Fujun

Dongsi (« les quatre arches »), est un quartier historique du centre-est de Pékin, jadis à l’intérieur des murailles. Comme les autres, il a souffert. Nombres de maisons ont été rasées dans les années 50 et 60 pour faire place à des HLM (nous reviendrons prochainement sur le sujet), des immeubles administratifs ou des entrepôts disgracieux. Les hutong (quartiers traditionnels) qui subsistent ont connu le lot commun : pour faire face à un afflux de population après 1949, les anciennes demeures nobles à cours carrées (« siheyuan »)  se sont hérissées de constructions parasites à usage d’habitations, vraies verrues de briques et de ciment qui en font de quasi-bidonvilles. Certaines de ces maisons anciennes sont aujourd’hui rénovées ou plutôt reconstruites à neuf, repeintes de couleurs vives et barricadées par des portes closes. Parfois des factionnaires de la police armée montrent par leur présence qu’un haut personnage ou une institution officielle a pris possession des lieux. Plus question, en  ce cas, d’espérer entrer. Bref, le quartier manque d’unité.

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Mais, pour le visiteur un peu attentif, la richesse historique est encore bien visible. Les demeures nobles se comptent par centaines le long d’allées parallèles (numérotées Dongsi2 à Dongsi9tiao). On les repère aisément, ici comme ailleurs, par leur portail flanqué de deux bornes, qui indiquaient jadis le rang mandarinal de la famille occupante.

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Le plus souvent, l’entrée dans l’ancienne demeure est décevante car les verrues de ciment ont gâché le site ancien. Parfois, une demeure ancienne semble avoir gardé son intégrité mais un portail hermétiquement clos laisse le mystère entier.

Heureusement quelques belles demeures à cours carrées ont échappé au double écueil des constructions parasites et de la rénovation complète. J’ai pu entrer dans quelques unes d’entre elles :

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  • La demeure du Prince Fujun, qui date du 18ème siècle et doit son nom à l’un de ses occupants, fils de l’Empereur Daoguang. Bien qu’en triste état (l’entrée disparaît sous des caisses de bière), la structure est demeurée intacte. Après divers avatars, ce vaste domaine appartient aujourd’hui à l’Académie des sciences. La partie sud est occupée par une maison d‘édition scientifique. On peut se glisser discrètement dans la première cour qui a encore de l’allure malgré ses poteaux de basket. Les cours suivantes, fermées au public, sont dans un état de quasi-abandon depuis qu’étudiants et chercheurs ont été transférés vers des locaux modernes. La deuxième cour abrite un arbre séculaire, la troisième un beau jardin avec ses glycines. L’ensemble est en mauvais état et ressemble au château de la belle au bois dormant. C’est un havre de calme et de solitude au cœur de la ville, avec ses toits de tuiles vertes. Un petit centre d’études sino-portugais sur l’histoire des sciences est toujours là, mais paraît lui aussi abandonné. Seule présence : le bureau de l’Ecole française d’extrême orient est installé depuis plus de quinze ans dans une petite partie de ces vastes bâtiments. L’EFEO a survécu au départ des autres occupants. Quel meilleur lieu pour l’étude et la réflexion que ce palais abandonné ?
  • Le palais Chongli, possédé par un ministre de la justice de la fin du 19ème siècle, connu pour avoir fait exécuter six  réformateurs sur l'ordre de l'Impératrice douairière Cixi (Tseu-hi). Le palais était jadis réputé pour son faste (le Ministre avait fait fortune en gérant la gabelle à Canton), ce qui n’est plus visible de nos jours. 
  • Et quelques autres, dont l’histoire est moins connue mais dont les dimensions montrent qu’elles qui ont appartenu à de grandes familles. Habitées par des gens ordinaires (« laobaixing »), elles sont plutôt défraîchies, la peinture est écaillée, le linge sèche et de vieux meubles ou appareils ménagers ornent – si l’on peut dire – les marches centenaires. Mais c’est très bien ainsi car ces maisons vivent et sont habitées. C’est bien mieux, en tout cas, que ces restaurations qui retirent leur âme à d’autres maisons du quartier.

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N’étant pas rénové pour recevoir les touristes, Dongsi a effet gardé sa vie de quartier. En plein hiver les citadins ne s’attardent pas dehors mais quelques courageux tapent tout de même le carton par plusieurs degrés au dessous de zéro et les petits commerces servent les citadins qui ne se sont pas encore résolu à ne fréquenter que les centres commerciaux. C’est mieux qu’un Sichahai (quartier des lacs, au nord-ouest de la Cité interdite)  pour les touristes. Pourvu que ça dure.

Un peu plus tard, j’ai poursuivi l’exploration au sud-ouest de la porte  (aujourd'hui disparue) de  Chaoyang. Ici les destructions de quartiers anciens sont encore plus importantes – et ce n’est pas fini, voir ci-après. Les HLM des années 50 prédominent dans toute leur laideur. Le quartier comporte toutefois un beau temple de l’époque Ming, le temple Zhuhua, que j’avais déjà visité. Et il reste encore quelques rues anciennes, parcourues à bicyclette dans un calme complet. . Ici encore, beaucoup de demeures anciennes à cours carrées sont fermées mais j’ai pu entrer dans quelques unes.

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  • L’ensemble le plus intéressant est situé au 11, Neiwubujie (rue de l’ancien ministère de l’Intérieur de la période républicaine : 1911-1949 – sous les Ming et les Qing, la rue était dénommée « le hutong des maisons closes »). C’est l’ancienne résidence de Mingrui, chef militaire anobli par Qianlong en 1759, rachetée par un banquier sous la période républicaine.  Cela a été un véritable palais et on ne perd presque dans un dédale de cours carrées dont le plan est encore visible. Mais bien sûr, tout cela est habité par des dizaines si ce n’est des centaines de familles et très clochardisé, bien que classé monument historique. Un peu plus loin, au n° 39, l’ancienne résidence de Liang Shiqu, traducteur et critique littéraire, mérite aussi un coup d’œil.
  •  Quelques belles maisons aussi sur Yanyue Hutong et Shijia Hutong : au 51, l’ancienne résidence de Zhang Shizhao (1881-1973), écrivain et homme politique connu pour avoir prêté 20 000 yuan au jeune Mao, ce qui ne nuisit pas à sa carrière. Juste à côté, au n° 53, l’ancienne résidence de l’eunuque Li Lianying.

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  • Un peu plus au sud, la rue de l'ancien ministère des affaires étrangères a conservé son nom (Waijiaobujie). Il s'agissait à l'origine de la résidence des hôtes d'Etat, construite en 1908 (presque à la fin de l'Empire des Qing, donc) par un architecte américain à l'occasion de la venue du prince héritier allemand. Le bâtiment a ensuite abrité le Ministère des affaires étrangères de la République populaire de 1949 à 1966. Il n'en subsiste qu’un porche assez majestueux, avec ses lions et ses colonnes. Du bâtiment, il ne reste rien, des HLM ont poussé à la place.
  • Au 24 Beizongbu Hutong, il ne faut hélas plus espérer voir la demeure de l’architecte Liang Sicheng, qui a été démolie il y a quelques jours. C’est une affaire dont on parle beaucoup en ce moment à Pékin et au delà : rentrés des Etats-Unis, Lian Sicheng et son épouse devinrent des architectes célèbres et animèrent chez eux un vrai salon littéraire. Après 1949, ils plaidèrent auprès de Mao pour que les murailles et les quartiers traditionnels de Pékin soient conservés. Ils n’eurent pas gain de cause et Liang Sicheng, devenu veuf, fut persécuté pendant la révolution culturelle. Sa maison aurait dû subsister car la mairie de Pékin l’avait classée monument historique. Mais le promoteur qui avait acheté le terrain n’en a eu cure et a fait détruire la vieille bâtisse à la faveur des congés du nouvel an, en invoquant son insalubrité (sans doute réelle). Ceci a déclenché une vraie tempête : même les médias les plus officiels ont déploré qu’un bâtiment officiellement classé puisse ainsi être détruit sans que la municipalité s’en émeuve beaucoup. Les fonctionnaires chargés du dossier n’ont pas calmé les critiques en déclarant à la presse qu’une réplique serait construite. Je n’ai pu voir que la palissade bleue qui cache la ruine de la vue des passants.

La destruction des vieux quartiers n’est donc pas achevée, hélas.

 

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Site de l'ancienne résidence de Liang Sicheng après sa démolition

Publié dans Nouvelles de Pékin

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