Le bonheur, d'une île à l'autre : lune de feu et de glace en Islande

Publié le par Ding

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Les festivités qui entourèrent notre mariage furent pour nous une féerie : de bons génies avaient amené jusqu’à des lieux familiers, mais inhabituellement parés, des proches venus de toutes parts. Leur affection, ainsi que celle que nous avaient transmis de nombreux courriers et coups de téléphone, nous a procuré un véritable bain de bonheur en sus des bains de mer un peu frais que nous avons pris à Bréhat. A tous, merci !

Après un petit crochet par la réalité matérielle (bagages, transports, billets d’opéra égarés pour certains…), l’exceptionnel revient vite à la charge puisque nous nous envolons pour l’Islande dans un avion hors du commun, qui a transporté l’an passé le groupe Iron Maiden lors de sa tournée mondiale. Voyage très agréable.

 Notre première impression, dès l’atterrissage, est que les sols d’Islande (quand ils sont couverts de végétation), sont envahis par une espèce de lupin dont les inflorescences violettes sont liserées de blanc. Qui ne se réjouirait d’envisager un pays où le lupin pousse en abondance ?

Nous embarquons à l’aéroport de Keflavik dans une charmante petite automobile blanche, rebaptisée « voiture sponsale ». Le paysage est d’emblée désolé ; hormis nos chers lupins ne pousse qu’une herbe timide, qui parfois ne recouvre plus les champs de lave. Il n’en fut pas toujours ainsi, et les colons Vikings du IXème siècle découvrirent des rivages souvent verdoyants, forestiers et giboyeux. Mais une fois la déforestation amorcée, la terre déserta vite et seul resta, en maints endroits, un basalte guère hospitalier. Vérifications ayant été menées tambour battant, il s’avère que les fleurs  charmantes quoique robustes qui nous ont accueillis sont des lupins d’Ecosse (aussi dits d’Alaska), légumineuses introduites il y a quelques années pour maintenir les sols arables ; ils se comportent désormais comme mauvaise herbe, croissant toujours, jusqu’à menacer la végétation native. Nous ne pouvons dès lors qu’attendre avec impatience de découvrir les merveilles qui seraient jugées « bonnes ». Nous passons devant la base militaire de Keflavik et préférons à une route de 40 km vers Reykjavik une première étape un peu « cliché ».

Comme si une première introduction à la France ne pouvait se faire que par une ascension de  la tour Eiffel, soit par la découverte de ce que les touristes s’imaginent en être le symbole, nous faisons donc halte au très célèbre Blue Lagoon, un spa naturel dont les bassins sont situés au milieu d’un champ de lave lunaire et désertique, ne serait une usine géothermale futuriste en arrière-plan ; l’eau très riche en minéraux, notamment en silice, en est vraiment bleue, d’un bleu laiteux, opalescent – et maintenue à près de 40°C par l’énergie géothermique. Il convient d’y rester bien plongé (presque à genoux pour les grands), au risque d’émerger dans l’air (à 16°C : les Islandais disent que l’été arrive aujourd’hui). Ce n’est pas seulement très amusant, mais également très apaisant et les fatigues de la semaine passée se dissolvent lors de cette immersion dans un paysage surnaturel.

 On l’aura compris, l’Islande est une île volcanique : c’est même un gros morceau de basalte qui continue à se former à la jonction des plaques tectoniques européenne et américaine, car un point chaud (« hot spot ») se trouve en dessous depuis quelques temps ; c’est lui qui fait qu’en cet endroit de la dorsale, ce n’est pas simplement le plancher de l’Atlantique qui s’étend, mais qu’il en soit sorti un peu plus : une île de glace et de feu, progressivement colonisée par la végétation en périphérie. Les hautes terres du centre sont restées une étendue quasi-désertique, où des astronautes ont pu venir s’entraîner.

 Une fois sortis de la soupe aux Schtroumpfs, nous gagnons, ragaillardis, Reykjavik, une « capitale à taille humaine » pour reprendre les termes de notre voyagiste. C’est une ville délicieuse et paisible dans la lumière du soir, de la nuit même pourrions-nous dire puisque, pour citer Jules Verne, « en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le soleil ne se couche pas ». A vrai dire, au cours de notre périple, il se couche deux ou trois heures par nuit mais cela n’empêche pas de lire dehors dans une lumière un peu blafarde.

 Dès le lendemain, nous quittons la ville en direction de l’intérieur des terres. Première escale dûe à l’impatience de certaines de découvrir des maisonnettes traditionnelles à toit de tourbe : un musée en plein air, dans la banlieue de la capitale, où de vieux bâtiments ont été transportés pour donner un aperçu de la vie d’antan. Déjà, les moutons et les chevaux qui ponctueront les paysages traversés sont là, peu farouches, entre les maisons.

Direction Thingvellir : peu après l’arrivée des premiers colons dans l’île, dès le Xème siècle, les chefs se réunissaient en ce lieu  (« plaine du Parlement ») pour voter les lois et prendre les décisions nationales. Il faut dire que le décor est propice aux réflexions sur la justice humaine : au bord du plus grand lac du pays, le paysage grandiose est parcouru de failles dans le basalte noir, liées à l’écartement des plaques tectoniques au fil des millénaires. La République islandaise fut d’ailleurs proclamée là en 1944.

 Après une collation, nous voici en route pour la zone géothermale de Geysir, du nom du principal geyser qui y jaillissait naguère régulièrement à 80m de haut. Les fumeroles et solfatares abondent dans la prairie environnante, au pied des montagnes. Le grand Geysir est aujourd’hui un bassin d’eau bouillante dormant, d’aucuns diraient déprimé, mais son petit frère le Strokkur fait la joie du touriste en jaillissant à une trentaine de mètres toutes les quelques minutes.

 Dernière étape du trajet en tous points sublime que nous effectuons, ce jour-là comme tous les autres : les chutes de Gulfoss. Les photographies peinent à rendre la tranquille et furieuse majesté du lieu.

 Nous nous rapprochons enfin de la côte pour atteindre la ferme de Vatnsholt où nous prenons nos quartiers pour trois nuits. Nous sommes au milieu d’une vaste pleine où dansent de hautes herbes à perte de vue dans la douce lumière du soir. Parmi l’amicale faune qui demeure là, un petit veau broute au milieu des chiens et des enfants qui jouent.

 Le jour suivant (7 juillet), nous gagnons en voiture les écuries de Eldhestar (les chevaux des volcans) pour faire plus ample connaissance avec les poneys islandais. Après une leçon d’équitation accélérée à l’usage des novices (« pour arrêter, tirer sur les rênes »), nous voici mis en selle par de sympathiques monitrices qui refusent de nous voir nous acquitter seuls de cette tâche ; notre petit groupe se met en route vers les montagnes qui surplombent la ville de Hveragerdi. Ecoutons le Pr Lidenbrock, en route pour le Centre de la Terre : « pas un animal ne l’emporte sur le cheval islandais. Neiges, tempêtes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien ne l’arrête. Il est brave, il est noble, il est sûr. Jamais un faux pas, jamais une réaction. Qu’il se présente quelque rivière, quelque fjord à traverser, et il s’en présentera, tu le verras sans hésiter se jeter à l’eau comme un amphibie, et gagner le bord opposé ».

Ajoutons que depuis leur importation millénaire, ces attachants petits chevaux ne connaissent pas de prédateur naturel, ce qui explique que la race ait évolué dans le sens d’une placidité certaine. Il est en effet interdit depuis bien longtemps d’importer des chevaux sur l’île. Ainsi, même lorsque nous sommes arrivés dans la zone géothermique active de la vallée de Reykjadalur, nos montures, dont certaines promènent manifestement de grands novices en la matière, ne bronchent ni au nord des précipices, ni au dessus des bassins d’argile bouillonnante, ni lorsqu’il faut traverser une bouffée de fumées souffrées qui aveuglent leurs cavaliers.

Nous confions nos sympathiques quadrupèdes à nos guides et nous égayons dans la verte vallée avec nos sandwiches. Une fois le déjeuner expédié, changement de tenue : il faut enfiler son maillot de bain dans un air… assez frais, pour tenter la baignade dans une petite rivière brûlante. Après avoir renoncé à quelques coins par trop bouillants, nous trouvons un endroit où l’on rentre lentement mais sans grande difficulté. En s’asseyant, on est dans l’eau chaude jusqu’au cou. Difficile de ressortir, d’autant que nos affaires sont restées en amont et qu’il faut y courir pour ne pas mourir de froid, vu le contraste des températures !

 Une fois quittée cette vallée sublime, nous ne rentrons pas par les champs de lave parcourus à l’allée, mais par des chemins plus praticables qui permettent de goûter les joies du tölt.

Cette allure, spécifique des chevaux islandais, est une sorte de pas couru à quatre temps dans laquelle il y a en permanence un membre en appui, donc moins tressautante que le trot- ce qui permet de rester assis sans inconfort sur d’assez longues distances en admirant la beauté des lieux parcourus.

Pour nous délasser des fatigues de la journée, nous la terminons dans une piscine municipale à la mode islandaise, c’est à dire en plein air, chauffée par l’énergie géothermique, assortie de jacuzzis, hammams, avec bassin pour enfants et toboggan…

 Le lendemain, nous sommes donc prêts à remonter en selle. C’est pourtant en voiture, et tirant un van, que nous gagnons la plage près de Thorlakshofn où commence notre promenade. Nous sommes moins nombreux qu’hier, avec des chevaux un peu plus vifs. Une mince bande d’écume au bord de l’eau verte vient lécher le sable noir. Nous sommes seuls avec le vent : à gauche les dunes, à droite l’Atlantique.

Tournant le dos au rivage, nous cheminons ensuite dans la plaine avant de gagner les bords de l’estuaire de l’Olfusa, qui se ramifie là par endroits en branches peu profondes. Les chevaux, conformément aux prédictions du Pr Lidenbrock, traversent des étendues d’eau assez larges sans broncher. G-A doit relever bien haut les pieds pour qu’ils ne soient pas immergés. Nous faisons halte entre terre et eaux, dans de hautes herbes qui enchantent nos montures ; de nombreuses espèces d’oiseaux ont élu ici domicile estival, mais d’homme il n’en vient normalement point sans le secours du cheval. Seuls dans la nature, vraiment. Il fait assez doux et ce déjeuner, quoique sommaire, est une heure de pure harmonie. Notre guide se met à nous raconter des histoires d’elfes et de fantômes, dont les Islandais sont si friands. A découvrir un peu leur terre, on comprend aisément ces croyances.

 Nous rentrons aux écuries après une longue chevauchée au travers de prairies parsemées de boutons d’or (et parfois d’autres chevaux), le tölt s’accélère et se transforme parfois clandestinement en galop. Ivresse.

Certaines étant un peu lasses et courbaturées après cette seconde journée de randonnée équestre, nous parvenons à la conclusion que seule la célèbre clinique naturopathique de Hveragerdi peut encore quelque chose pour nous. C’est donc avec enthousiasme, mêlé peut-être d’un peu d’appréhension, que nous nous enfonçons chacun, après une bonne douche (les Islandais insistent sur ce point auprès des touristes) et entièrement nus, dans un long bac de boue chaude. Ce matériau est assez visqueux pour qu’il soit nécessaire qu’une dame charmante nous enfonce un peu plus et finisse de nous recouvrir de boue (visage excepté). Une sensation de profonde et douce chaleur s’empare alors du corps, ainsi qu’un enveloppement contenant qui laisserait penser que tout mouvement devient impossible. Claustrophobes s’abstenir ! Il est pourtant possible de se mobiliser en commençant par dégager une main. La moitié féminine de l’expédition, après une légère appréhension initiale, finit par s’endormir.

La gentille dame vient nous aider à nous extraire ; spectacle étrange ! Après un rinçage assez prolongé, nous nous allongeons sur des tables de massage, couverts de nos serviettes, et elle vient nous envelopper dans des draps puis des couvertures, ce qui provoque à nouveau, mais d’une manière évidemment différente, une impression de chaleur et de contenance, voire de contention, tout à fait propice au lâcher-prise, voire à l’assoupissement pour ceux qui ont des dispositions en ce sens.

 Le matin d’après (9 juillet), nous apprenons par nos hôtes qu’un morceau de la calotte glaciaire du Myrdalsjökull, au sud du pays, a jugé bon de dévaler la pente (qui a dû trembler un peu) en emportant quelques roches. Un pont a payé l’addition et la route circulaire s’en trouve interrompue pour quelques semaines. Nous n’avons donc aucun moyen de terminer l’itinéraire prévu car c’est la seule voie carrossable qui passe à cet endroit. Nous décidons toutefois de nous rapprocher au maximum de la fin de la route, et n’en sommes pas déçus car la journée se montre riche en merveilles : paysages magnifiques, impétueuses cascades, falaises et pitons rocheux, oiseaux par milliers sur la côte et notamment attendrissants macareux… Et le plus insolite de la journée, une petite langue glaciaire qui s’étend jusqu’à un point assez proche du rivage. Après une piste désolée et une brève marche, nous posons donc les pieds, pour la première fois de nos vies, sur un glacier. En l’absence de guide et de matériel, la prudence est de rigueur et l’exploration limitée, mais c’est déjà une expérience très excitante.

Le jour suivant, nous constatons que la voie est décidément coupée et faisons machine arrière, non sans quelques détours dans l’intérieur des terres qui nous enchantent par leur beauté tour à tour rude et majestueuse ou plus riante. Nous dépassons Reykjavik et attaquons la côte occidentale du pays, pour dormir à une quarantaine de kilomètres de la ville de Borgarnes, à nouveau dans une ferme au milieu de nulle part.

 C’est depuis cette base que nous consacrons une journée à l’exploration (par trop rapide) de la splendide péninsule du Snaefellsnes, départ du tunnel qui devait mener l’expédition Lidenbrock au centre de la terre, et grand centre énergétique selon les théories New Age. Il se dégage effectivement de cette longue bande de terre quasiment recouverte par une chaine de montagnes une force imposante, presque écrasante par endroits. L’extrémité en est dominée par le Snaefellsjökull à proprement parler, avec sa calotte glaciaire qui laisse tomber sur ses flancs noirs des lambeaux d’un blanc éclatant, estampe à couper le souffle. Nous sommes montés à pied sur ses flancs jusques aux premières neiges, dans un vent terrible. Solitude. Nous sommes ensemble. Il est bon d’aller ensuite se réchauffer dans un petit salon de thé douillet du minuscule port de pêche de Rif, auprès d’un certain nombre de gâteaux indécents et de grandes tasses de café. La côte nord de la péninsule est plus belle encore, parsemée près du rivage qui se découpe parfois de fjords de rivières et de lacs qui brillent dans la lumière encore vive du soir. Toujours, les monts noirs et blancs dominent. Décor trop beau pour être tout à fait réel.

 La route se poursuit le jour d’après vers la côte nord du pays. Nous faisons étape non loin de Blonduös puis partons le lendemain pour la jolie Akureyri, 17000 habitants, deuxième ville du pays et capitale du nord. Nous y visitons un musée qui a eu la bonne idée d’échanger pour l’été ses collections avec un autre. La surprise n’est pas trop mauvaise car nous y découvrons quelques pièces amusantes ou déroutantes d’art brut/naïf/autre... Direction ensuite le jardin botanique avec une section arctique un peu désolée où trois graminées se battent en duel, mais par ailleurs de fort belles fleurs qui ne laissent pas de surprendre par plus de 65° de latitude.

Notre destination pour le soir est la ville de Reykjahlid au bord du lac Myvatn, mais nous faisons en route une dernière halte devant les très belles chutes de Godafoss où le chef de clan Thorgeir, après avoir voté la conversion du pays au christianisme en l’an mil, vint jeter ses idoles, d’où leur nom de chutes des dieux.

 Le lac Myvatn est une merveille. Remanié après sa formation par des phénomènes volcaniques qui le parcoururent, il offre un spectacle doux quoiqu’imposant car s’y caressent en un entrelacs indémêlable les collines vertes et l’eau claire ou grise, si bien qu’en tous points la vue en est différente et que le promeneur croit ne jamais voir le même lac ni ne sait où il s’arrête et ou un autre plus petit commence peut-être. Les oiseaux sauvages sont nombreux à rendre hommage à sa beauté et notamment un très grand nombre de canards d’espèces variées avec leur progéniture.

Aux alentours, champs de lave, cratères et aires géothermiques se pressent. Nous sommes dans une des zones les plus actives d’Islande sur le plan volcanique. Cela offre de nombreuses ressources pour le voyageur en quête d’émotions géologiques. Fumeroles et solfatares, grottes emplies de sculptures de glace (une expédition inoubliable), bains chauds en plein air et formations de lave évocatrices de trolls et de géants, les deux jours consacrés à l’exploration de ces parages sont une succession d’émerveillement, de stupéfaction et de respect face à la terre dans tous ses états.

 Nous consacrons toutefois une demi-journée à une excursion vers le port de pêche de Husavik, capitale islandaise des baleines tant celles-ci se pressent l’été dans sa baie riche en plancton. Nous partons trois heures sur un chalutier reconverti en navire de tourisme afin de tenter d’apercevoir quelqu’une des onze espèces de cétacés qui sillonnent ces ondes. Il fait très froid et il pleut ; nous sommes tous recouverts de cirés orange fluo qui font sans doute de nous un attraction digne d’intérêt pour les nombreux macareux, sternes arctiques et goélands qui parcourent ciel et mer autour de nous. De baleines, nous en apercevrons deux, à quelques reprises, petites baleines de Minke dont émergent un instant le corps où la queue avant de replonger dans les eaux sombres.

 Il faut enfin regagner Akureyri, et de là Reykjavik. Avant de dire au revoir à notre petite auto, nous l’emmenons au Jardin du Père Noël faire quelques emplettes pour l’hiver prochain. Puis un petit avion nous ramène à la capitale, où nous découvrons l’œuvre du peintre Kjarval, dont certaines toiles nous fascinent, et les collections du Musée National. La dernière visite de la journée est pour la gigantesque Hallgrimskirkja et son intérieur lumineux et dépouillé. Transcendant. Un délicieux dîner indien clôture cette journée éclectique.

Le lendemain matin, dernière traversée de champs de lave pour regagner l’aéroport international de Keflavik. Il est cinq heures, il fait déjà grand jour. Nous partons avec un ardent désir de revenir, un jour, peut-être avec des enfants – qui sait – poursuivre la découverte de cette île ensorceleuse.

Un immense merci à vous qui nous avez offert cet inoubliable cadeau !

 

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