Irkoutsk

Publié le par Ding

Photos Paimpol Pékin 4 011

 Irkoutsk fête cette année ses 350 ans.

 

 

Il surprend toujours, au cœur ou au bout de l’Asie, de retrouver l’Europe. Je l’avais déjà éprouvé en 2002, en visitant Vladivostok. Je l’ai revécu ce matin en sortant du transsibérien et en traversant le pont sur l’Angara pour entrer dans Irkoutsk.

 

La ville est en effet européenne malgré des caractères sibériens marqués : la Sibérie est une des facettes de la Russie, à laquelle d’autres peuples d’Europe ont contribué, dont les Polonais et les Baltes qui y furent exilés en nombre. Irkoutsk, comme Vladivostok, est fière de son passé russe. Elle le fait revivre en retapant ses façades et en les repeignant de couleurs vives, voire criardes. Tout ceci plonge dans les racines européennes de la Russie, pas dans l’Asie pourtant proche. Il y a pourtant beaucoup d’Asiatiques à Irkoutsk, plus sans doute qu’en Extrême Orient russe. Mais, à l’exception du marché chinois où l’on vend une pacotille bon marché sur trois étages, ce sont plutôt des Centre-asiatiques (Ouzbeks, Turkmènes …). De toutes façons ils parlent russe comme les autres et ont les mêmes références post-soviétiques : ils font partie de la famille.

 

Comme en Russie, les églises orthodoxes que Staline avait fermées ont ré-ouvert et se restaurent par dizaines : ce sont leurs bulbes dorés qui brillent partout sur la ville. La synagogue de 1879 s’est repeinte en jaune et vert pour ne pas être en reste : la Russie, l’Europe toujours. Irkoutsk est aussi européenne que Harbin  est redevenue une ville chinoise malgré son décor russe. Le seul signe qui annonce sans erreur possible la proximité de l’Asie orientale est fourni part les voitures : la majorité, quoiqu’un peu moins qu’en Extrême orient russe, ont le volant à droite, car elles ont été importées du Japon après une première vie dans l’archipel.

 

Le patrimoine architectural dont les citadins et leurs édiles sont si fiers puise à trois sources : les constructions monumentales à l’européenne, avec colonnes et péristyles, souvent pour les bâtiments publics. La gare, sur l’autre rive de l’Angara, est imposante, comme toutes les grandes gares du transsibérien. Le théâtre, achevé en 1897 (dix ans avant celui de Hanoi …) est aussi un bel exemple, mais il en est beaucoup d’autres, y compris chez les belles demeures de marchands. Elles ont souvent été restaurées de manière (très) voyante, parfois pour y installer des boutiques de luxe comme c’est le cas sur la rue Karl Marx, rue de toutes les élégances. Les apparences peuvent être trompeuses, cependant. Comme à Moscou, il suffit souvent de pénétrer sous les porches et de gagner la cour pour découvrir des façades arrière lépreuses, avec des briques mal jointes, des carreaux cassés et des peintures écaillées. J’avais connu le phénomène à Vladivostok : les façades avaient été repeintes sur ordre en quelques jours pour préparer une visite présidentielle, créant  un décor chic mais factice.

 

La deuxième composante du patrimoine bâti est la seule vraiment sibérienne : les maisons de bois caractéristiques, dont les volets et leurs embrasures sont artistement sculptés. Il reste beaucoup de ces maisons malgré le grand incendie qui a ravagé la ville en 1879. Certaines, parmi les plus belles, sont attribuées aux décembristes,  exilés après la révolution manquée de 1825. Ces maisons sont le vrai charme d’Irkoutsk. Beaucoup sont en bois naturel très sombre, rappelant le teck. D’autres sont peintes, souvent en vert, parfois dans s’autres couleurs, les volets souvent dans une couleur différente pour égayer les façades. Le raffinement des motifs sculptés en bois fait la fierté des propriétaires. Certes, ce patrimoine précieux a aussi souffert de l’injure du temps et certaines maisons penchent comme la tour de Pise, au point de sembler s’enfoncer dans le trottoir.

 

Et puis, bien sûr, il y a  l’apport soviétique. Les statues de Lénine devant lesquelles des fleurs coupées sont posées en permanence. L’ancien  siège régional du Parti sur la place centrale, monstruosité stalinienne qui a supplanté l’ancienne cathédrale. L’hôtel Angara, sur la même place, coulé dans le moule de tous les hôtels Intourist. Et puis, bien sûr, les nombreux HLM de l’ère communiste. Ils sont heureusement moins nombreux et moins haut que dans les autres villes, de sorte qu’Irkoutsk échappe à ces barres de béton qui sont le lot de la plupart des villes russes. Certains, comme à Pékin, se sont repeints de couleurs vives pour paraître moins laids. Après tout ils sont aussi les témoins de l’histoire du pays et il faudra songer à les protéger un jour.

 

Dans la rue aussi, riches et pauvres, retraités de l’ère soviétique et jeunes qui en ignorent presque tout, Russes et Caucasiens se rencontrent et créent de saisissants contrastes. Comme à Moscou – mais contrairement à d’autres villes russes encore pauvres – il y a de l’argent à Irkoutsk et il s’exhibe sans retenue, pour le bonheur des restaurants haut de gamme ou des organisateurs de mariages à limousines démesurées. Il y a de belles voitures, même si certaines trahissent leur âge et leur origine extérieure. Et puis il y a le petit peuple qui s’entasse dans cess tramways aux formes anguleuses qui semblaient modernes dans les années Brejnev. Ils sont aujourd’hui d’un autre siècle, mais ils bringuebalent toujours avec leurs cargaisons de voyageurs, toujours conduits par des femmes entre deux âges que l’on dirait sorties de films soviétiques des années 60. Je les aime (les tramways s’entend) au point de les avoir photographiés à la chaîne au coin de la rue Karl Liebknecht sous l’œil incrédule des passants, tant ils me rappellent l’Europe de l’est des années 70. Je traque aussi de mon objectif les rares Volga et Moskvitch ou les jeeps Molotova encore en service, si évocatrices par rapport aux banales Toyota d’aujourd’hui. Irkoutsk nostalgie …  Enfin il y a les vrais pauvres, échoués ici de tous les coins de l’ancien empire, abrutis de misère et de vodka et qui n’ont ni les moyens ni sans doute le besoin de payer les 12 roubles (30 centimes d’euro) du tramway ou du trolleybus.

 

Rencontre des époques, rencontre des continents. C’est encore le cas au musée de la rue Lénine où l’essentiel de la collection est fourni par des peintres russes ou européens de troisième zone. Tous les thèmes classiques de la peinture européenne et russe sont là, traités sur le mode mineur dira-t-on charitablement. Heureusement, il y a mieux : une très belle collections d’icones (« l’une des plus belles de Sibérie et d’Extrême-Orient »  nous dit le catalogue – mais sont-elles si nombreuses ?), collectées lorsque Staline avait fermé les monastères sibériens. Et, dans un couloir mal éclairé, une collection réduite mais passionnante de thangkas [1] mongols,  bouriates et même d’Asie centrale. Ils sont modestes mais originaux et instructifs par rapport aux classiques tibétains. Ils nous rappellent la tradition bien réelle d’orientalisme russe puis soviétique. Avec ces quelques pièces, moins nombreuses sans doute qu’à l’Ermitage, Irkoutsk  trouve enfin timidement la place qui sera de plus en plus la sienne : en Asie.

 

Voyez les photos d'Irkoutsk insérées dans l'album : Paimpol-Pekin-juillet-2011 Paimpol-Pekin-juillet-2011

[1] : peintures bouddhistes sur toile de tradition tibétaine.

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