Harbin

Publié le par Ding

  

Photos Mandchourie été 2010 000 

  (L'église Sainte Sophie - voir d'autres photos dans l'album  Mandchourie, aux confins du-Royaume-ermite été 2010 Mandchourie, aux confins du-Royaume-ermite été 2010 .)

 

(Cet article, mis à jour le 24 février 2011,  est extrait du Journal de Mandchourie (été 2010)  , relation de voyage dans les provinces chinoises du nord-est.)

 

Sa renommée en Chine et à l’étranger, Harbin, capitale provinciale du Heilongjiang, la doit à son petit quartier historique russe, autour des anciennes rues Kitaiskaya et Artilleriskaya. L’église Sainte Sophie, en briques avec ses bulbes, en est le monument emblématique mais le plus intéressant est sans doute la succession de bâtiments arts déco des rues centrales. On trouve même une petite « mosquée turque » construite par … un Russe. Les ouvriers russes, amenés dans les années 1890 par le nouveau chemin de fer transmandchourien,  construisirent une vraie ville russe, avec des maisons de commerce et des magasins prospères. Harbin était alors, avec Port Arthur plus au sud, le centre des ambitions russes dans une Chine en voie d’éclatement. Après 1917, une vague de Russes blancs s’installa pour fuir l’Union soviétique toute proche. L’Armée rouge arriva en 1945, l’URSS ayant attaqué les forces japonaises le 9 août, dans les derniers jours de la guerre.

 

Aujourd’hui, c’est une invasion pacifique qui déferle sur le quartier russe. Quelques touristes russes, sans doute, mais surtout de nombreux Chinois, auxquels plusieurs boutiques vendent une verroterie russe hétéroclite : des poupées  par milliers, des œufs de Pâques polychromes, de la vodka, des uniformes de l’armée rouge et des souvenirs en tout genre dont la sobriété n’est pas la qualité première. Le public chinois aisé s’est approprié les rues piétonnes du centre et se presse en rangs compacts dans des boutiques de mode qui ne dépareraient pas à Pékin ou Shanghai. Pour trouver un répit contre la chaleur estivale  (bienvenue sans doute après les hivers les plus rigoureux  du pays), les familles déambulent sous les ombrages du parc Staline (Xidalin gongyuan, un des derniers de Chine et du monde), les plus âgés n’hésitant pas à faire un plongeon dans les eaux pourtant bien limoneuses de la rivière Songhua.

 

Ville russe, Harbin était surtout une ville juive. Près de 20 000 Juifs arrivèrent dans les premières décennies du XXème siècle, beaucoup fuyant les persécutions d’Europe. Ils ont façonné Harbin à leur image avec deux grandes synagogues, un collège juif et nombre de belles demeures. Plusieurs familles juives russes avaient en effet fait fortune dans le soja, exporté par bateau jusqu’en Europe, le charbon ou le commerce. Une vie sociale complète se développa avec ses rabbins, ses sociétés de bienfaisance et l’activisme des organisations de jeunesse sionistes qui défilaient rue Kitaiskaya. Tout ceci est raconté, photos à l’appui, dans la nouvelle synagogue transformée en musée de l’histoire juive de Harbin. L’historiographie officielle rapporte que les relations entre Juifs et Chinois furent harmonieuses. Harbin – comme Shanghai – se flatte d’avoir abrité et sauvé des milliers de Juifs pendant la guerre.

 

Belle histoire, certes, mais histoire révolue. Le non-dit de la version officielle est que la communauté russe et juive s’est vidée après 1949, jusqu’à la mort du dernier Russe en 1985. Sainte Sophie et les deux synagogues sont déconsacrées et abritent musées et commerces bien profanes : une auberge de jeunesse, une garderie, un studio de photos de mariage. Les maisons de commerce qui furent l’orgueil de la communauté russe sont aujourd’hui reprises par des enseignes chinoises. La présence russe est un beau décor, mais elle n’est plus que cela. Russes et Juifs ont fait la fortune et la renommée de Harbin, une grande ville pour l’époque de 60 000 habitants. Ils sont aujourd’hui partis et la ville compte plus de 3 millions de citadins. C’est dire que le quartier historique n’est qu’un tout petit morceau de la capitale du Heilongjiang.

 

Pour voir l’envers du décor, on peut aller voir le faubourg de Pingfang, à 20 km au sud-ouest. Le voyage dans un autobus bondé est une expérience en soi. Aggravée encore par la construction du métro, la circulation automobile est hallucinante. Tout centimètre de vide est aussitôt investi et l’addition des égoïsmes individuels paralyse la collectivité. Les faubourgs offrent un contraste surprenant entre des zones industrielles bien ordonnées, aux pelouses bien tondues,  et des HLM lépreux des années 50. Aux confins de la ville et de la campagne les rues se changent en fondrières avec les pluies d’été. Au bord d’un terrain vague se présente soudain le spectacle incongru d’une dizaine de ruches, avec une famille d’apiculteurs transhumants dormant sous un minuscule abri de planches. L’enfer de Dante, version banlieue chinoise. En touchant enfin au but, après deux heures de trajet, on coupe une voie ferrée désaffectée envahie d’herbes folles. Le spectacle est si banal qu’il ne retient pas l’attention. Pourtant, en étudiant une carte, on comprend que ces rails rouillés transportaient naguère les « trains de bûches », comme les appelaient les Japonais, c’est-à-dire les trains de la mort.

 

Pingfang, lointain faubourg de Harbin,  n’est pas un nom connu hors de Chine. Pourtant, il figure avec Buchenwald et Tuol Sleng (à Phnom Penh) parmi les  lieux maudits de la souffrance et de l’infamie humaines. C’est là en effet, dans une zone militaire spéciale de 120 km2 fortement défendue, que l’armée impériale japonaise – qui occupait le Mandchoukouo depuis 1932 -  installa l’unité 731, chargée de produire et d’expérimenter les armes chimiques et surtout bactériologiques (1).

 

La suite est connue est appartient à l’histoire. Sous la direction  d’un des plus grands criminels de guerre de tous les temps, l’unité 731 s’illustra dix années durant (1935-45) par la recherche, la production et l’expérimentation sur l’homme. Prisonniers gelés à mort, asphyxiés par le vide, gazés, éviscérés vivants sans anesthésie, et surtout inoculés par des germes mortels produits sur place ou encore bombardés par des bombes bactériologiques en porcelaine larguées à basse altitude. Le Dr Mengele, médecin d’Auschwitz, est mondialement connu. Le Médecin général Shiro Ishii, commandant l’unité 731, devrait l’être autant.

 

De cette base immense, il reste très peu de choses car l’unité 731, consciente du caractère criminel de ses actes qui violaient le protocole de Genève de 1925, avait tout dynamité en 1945, avant de fuir vers le Japon. L’unité de production de germes, en particulier, fut détruite de fond en comble et on ne peut plus en voir que les fondations, au fond d’un grand trou. Seul demeure, remis en état, le bâtiment administratif et de commandement de l’unité, transformé en musée.

 

C’est un bâtiment de briques ocre à toit de tuiles, presque obscène par sa sobriété. Aucun élément de décor, aucune inscription, une simple caserne, dont rien ne dirait de l’extérieur qu’elle fut l’un des pires lieux de la barbarie humaine. A l’intérieur, peu de choses finalement, car tout fut détruit en 1945. Il fallut fouiller les ruines pour trouver quelques témoins effrayants par leur banalité-même: des fioles, des boîtes isolantes, des morceaux de cuves, des seringues, une scie et des ciseaux de chirurgien, des masques à gaz,  des crochets pour viscères, des cages pour les rats ou les insectes porteurs des bacilles mortels.

 

Et surtout des photos, par centaines, qui racontent comme à Tuol Sleng la terrible histoire de ces hommes et de ces femmes gelés, gazés, éventrés vivants. Des photos confirmées par les récits des bourreaux dont certains, subalternes le plus souvent, ont avoué leurs crimes des décennies plus tard pour soulager leur conscience. L’un d’eux raconte qu’une femme enceinte qu’il allait ouvrir vivante l’implora d’épargner au moins son bébé. En vain. Mais la propagande qui a conçu ces lieux insiste lourdement sur le fait qu’une minorité seulement des responsables de l’unité fut jugée après guerre par un tribunal soviétique. Protégés par l’armée américaine, les principaux criminels ne furent jamais inquiétés et poursuivirent au Japon des carrières de médecins, de chefs de cliniques ou d’enseignants.

 

On ne sort pas indemne d’une telle visite mais le plus troublant reste à voir à l’extérieur. Car la vie a repris ses droits avec toute sa banalité. On a beaucoup critiqué la Pologne lorsqu’une boîte de nuit a ouvert au village d’Auschwitz, mais il faut bien que la vie continue et Pingfang est tout sauf un lieu figé dans le souvenir. Des HLM des années 50, gris et hideux, ont pris la place des usines de la mort. Là où l’unité 731 élevait des mouches et des rats pour propager la peste, on trouve des fast-food, un magasin de mode, une banque et une boutique de téléphones portables. Le « musée des preuves du crime de l’armée impériale japonaise » n’occupe lui-même que la moitié de l’ancienne caserne préservée. L’autre moitié est une dépendance du collège municipal n° 25 de Harbin avec sa cour de récréation et son terrain de sport. Car quelques milliers de Chinois sont morts à Pingfang mais bien davantage y sont nés depuis.

 

L’auteur n’a pas souhaité prendre de photos de Pingfang.

 

 

(1) : le quartier général de l’unité 731 fut installé à Pingfang mais l’unité était la tête d’un réseau installé dans plusieurs villes de Chine – de Qiqihar jusqu’au sud et même au delà (Singapour). Des recherches ont débuté à Tokyo début 2011 dans une ancienne école médicale militaire liée à l’unité 731 afin d’y retrouver d’éventuels restes humains. A Harbin même, l’unité 731 disposait de plusieurs locaux, dont la municipalité vient d’ordonner la sauvegarde bien que beaucoup aient été détruits entretemps ; voir le China Daily du 24 février 2011 - http://www.chinadaily.com.cn/cndy/2011-02/24/content_12068661.htm

Publié dans Nouvelles de Pékin

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Michel 07/02/2014 14:14

"L’auteur n’a pas souhaité prendre de photos de Pingfang."
Votre phrase m'a frappé.

Je rends hommage à votre sobriété, vous qui avez publié avec une précision d'entomologiste tant de photos, en particulier sur les Routes de la Soie.

J'ai vécu la même expérience à Auschwitz. Au cours de mon périple Varsovie-Istanbul, j'ai passé une journée dans le camp. J'ai pris beaucoup de photos avant et après ce jour, mais aucune ce jour.
C'était trop. Cela sortait du cadre.
À la fin de cette journée, mes accompagnateurs polonais avait insisté pour que je voie, en plus, des films. J'ai refusé ; j'avais atteint un tel degré de saturation que je n'en pouvais plus.
Merci pour votre description de ces atrocités trop peu connues en Occident.