Au Tibet sans y être

Publié le par Ding

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Comme on le sait, la région autonome du Tibet de la République populaire de Chine est loin de recouvrir la totalité des aires de culture et de peuplement tibétain. On trouve des zones tibétaines dans quatre autres provinces de Chine – le Gansu, le Qinghai, le Sichuan et le Yunnan - et dans plusieurs Etats de l’Inde. Il est donc possible de se plonger dans l’art et la culture du Tibet sans se rendre dans la région autonome concernée. C’est d’autant plus tentant que l’accès à cette région est toujours compliqué et actuellement impossible pour les étrangers.

Il existe bien des manières de réaliser une telle visite sur les marches du Tibet. L’une d’elles, peu usitée, consiste tout simplement à prendre sa voiture. De Pékin, c’est un long voyage certes (2000 km au moins dans chaque sens), mais les avantages sont importants : avoir sa voiture et la conduire soi-même, c’est la liberté complète, sans les contraintes qu’impliquent un programme préparé par une agence de voyages, la résistance plus ou moins passive d’un conducteur ou l’attente de transports en commun problématiques dans les zones les plus reculées.

Le voyage depuis Pékin débute par des zones bien différentes des régions tibétaines convoitées. Le long du Fleuve jaune que l’on remonte à partir de Baotou, l’aridité est de mise, parfois le désert, et les régions traversées sont de plus en plus marquées par l’islam au fur et à mesure que l’on progresse. Mais la Mongolie intérieure n’est pas une mauvaise préparation au voyage dans les zones tibétaines. Loin des richesses charbonnières d’ Ordos et de la prospérité héritée des mines (voir Impressions du nord-est chinois ), la Mongolie intérieure recèle plusieurs monastères tibétains. Rien d‘étonnant puisque le bouddhisme tibétain est traditionnellement dominant chez les Mongols. On trouve une lamaserie à Hohot, capitale de Mongolie intérieure, une autre, remarquable, à Wudang, dans les collines proches de Baotou, un autre encore à Bayan Khot, aux portes du désert du Tengger. J’ai cependant  préféré Mergen Sume, fermé au public, dans l’enceinte d’une installation militaire, mais où deux étudiants en religion ont ouvert pour moi leur monastère séculaire et partagé leur amitié et le traditionnel thé au beurre.

Les zones tibétaines proprement dites se découvrent à partir des zones hui (musulmanes) du Gansu. A 150 km au sud de Lanzhou, on traverse une zone fortement islamisée. Les mosquées sont partout, les femmes couvrent leurs cheveux. La route secondaire partie de Kangle s’élève lentement dans ces collines fertiles, dont le vert tranche agréablement avec l’aridité qui dominait jusque là. La route monte en lacets, traverse une belle forêt, et débouche à 2600 m dans les premiers alpages. Les prémices  du monde tibétain, ce sont d’abord ces bovins à longs poils, croisement de vaches et de yaks. Puis, un col passé à 2820 m, les premiers bergers tibétains apparaissent. Une heure ou deux de mauvaise route plus tard, apparaît un premier monastère, fermé au tourisme (de toutes façons, les touristes ne viennent guère jusqu’ici) mais que le Père abbé me fait aimablement visiter. Je suis maintenant dans la préfecture autonome tibétaine de Gannan. Au sud du Gansu, à l’extrême nord du Sichuan et à l’est du Qinghai, je vais parcourir quelque 1000 km dans ces zones tibétaines. Parfois sur des routes excellentes (j’ai même roulé sur une autoroute à 3400 m d’altitude), souvent sur des routes secondaires en mauvais état, parfois sur des pistes complètement défoncées où la voiture couverte de boue tressaute à 20 km/h.

De cette semaine tibétaine, quelles impressions retenir ?

-        D’abord bien sûr la beauté et la variété des paysages : massifs rocheux abrupts, tantôt gris tantôt rouges, alpages baignés de soleil ou noyés sous la pluie, vallées alpines avec leurs torrents, cultures de haute montagne d’un vert tendre jusqu’à 3500 m, prairies à perte de vue rappelant celles de Mongolie, désert même, avec ses dunes de sable à 3300 m sur la rive du lac Qinghai. J’ai roulé huit ou neuf heures par jour avec des changement de décor et d’altitude complets et cette impression de liberté complète que donne la voiture, au fond des montagnes, là où les circuits touristiques ne vont pas.

-        L’accueil des Tibétains, ensuite : il a toujours été amical, chaleureux, détendu, malgré les évidentes difficultés de compréhension. J’ai été fêté dans des auberges minuscules où ; même en été, on se serre autour du poêle car il fait froid le soir à plus de 3000 m. Dans le vent et sous la pluie, à un col à 3550 m, six moines et leur conducteur m’ont invité pour un festin. Ils avaient bien fait les choses : tapis posés sur l’herbe, parasol pour s’abriter du vent, et provision de bois pour faire réchauffer les marmites. Ce fut un festin tibétain auquel rien ne manquait : gras de viande (de yak ?), nouilles, pain local, tsampa. Mes hôtes rentraient au monastère sans se presser et prenaient la vie du bon côté avec ce déjeuner champêtre. Quand je les ai quittés à regret, après de grandes conversations, ils ont couvert ma voiture d’une pluie d’images votives, comme des confettis pour me souhaiter bonne route. Accueil toujours courtois et attentionné dans les monastères visités dont plusieurs, normalement fermés, se sont ouverts pour l’occasion.

-        J’ai essayé de rendre un peu de cette hospitalité en prenant des passants dans ma voiture. Les transports en commun sont très rares sur les routes secondaires de montagne, une voiture qui passe et s’arrête est une aubaine. J’ai donc pris des auto-stoppeurs et des auto-stoppeuses. Nos conversations ont été limitées car nous parlions les uns et les autres peu de chinois, mais je ne regretterai pas ces moments. A un col à 3750 m, j’ai embarqué pas moins de cinq bergères tibétaines qui regagnaient leurs villages en contrebas. J’ai dû insister pour que la plus âgée monte à l’avant : sinon elles seraient montées à cinq derrière. Etre prises en voiture par un étranger les a fait beaucoup rire et elles ont gazouillé sans cesse en tibétain – du moins au début car les lacets et les cahots de la piste les ont mises à rude épreuve.

-        Des autorités, je n’ai jamais eu à me plaindre. La police, présente dans les villages et sur les routes  comme partout en Chine, ne m’a jamais fait de difficulté. Je n’ai jamais constaté, notamment dans les monastères ou à proximité, de surveillance ostensible. J’ai été contrôlé une seule fois à un barrage de police, à 5 km du monastère de Labrang : les policiers ont vérifié mon permis de conduire et ma carte grise, mais ne se sont inquiétés en aucune manière de mon identité ou de ma présence dans une zone qui avait connu des périodes de tension.

-        L’activité des monastères semble normale. Les effectifs monastiques sont très variables, de 1400 religieux à Labrang (Xiahe, Gansu) ou 600 à Longwu (Rebkong, Qinghai) à quelques dizaines voire moins dans les petits monastères. Le recrutement des jeunes est visiblement  assuré, avec de nombreux moines jeunes ou très jeunes (certains de moins de dix ans). Les pèlerins tibétains visitent par milliers les sites les plus connus et y accomplissent les riotes traditionnels, y compris les prosternations toujours impressionnantes (le pèlerin se déplace parfois sur de longues distances par prosternations successives).

-        Un autre fait marquant est la coexistence des Hui (Chinois musulmans) et des Tibétains dans les villes et les bourgades de quelque importance – les villages plus petits et excentrés étant purement tibétains. Comme indiqué plus haut, on accède dans les zones tibétaines à parti des zones musulmanes, mais on ne quitte jamais ces dernières, tant les ethnies sont imbriquées. La coexistence est très visible, avec des lieux de culte voisins et un partage des activités économiques : aux Tibétains l’élevage, l’agriculture et le  tout petit commerce. Aux Hui le commerce le plus important et un quasi-monopole de la restauration. Une telle situation est en soi génératrice de tensions (les Tibétains étant les plus pauvres dans leurs propres zones) et des émeutes dirigées contrer les Hui ont eu lieu dans le passé, mais cette tension n’est pas visible extérieurement, ni lors des conversations.

-        La situation économique est contrastée suivant que l’on suit les grands axes ou que l’on s’aventure à l’écart. Un effort important de construction ou de bitumage de routes, y compris de routes secondaires, est en cours, mis il reste des zones difficiles d’accès, desservies par des routes très défoncées et des pistes. L’habitat présente une grande variété, allant du nomadisme d’été (nombreux campements de tentes de pasteurs accompagnant leurs troupeaux) à de l’habitat permanent traditionnel en pisé (de couleur naturelle le plus souvent) ou plus moderne en briques.

-        La situation de l’environnement est mal maîtrisée : même les éleveurs nomades produisent désormais une grande quantité de déchets en plastique, pour lesquels aucun ramassage ou recyclage n’est prévu, de sorte que la prairie est jonchée de détritus à proximité des habitations ou des campements. Cette situation n’est certes pas propre aux zones tibétaines, mais elle est préoccupante. 

Comment résumer une semaine aussi riche ? Beauté des paysages de montagne, chaleur de l’accueil, tranquillité qui contraste avec les tensions dans d’autres zones tibétaines actuellement, bonheur de s’enfoncer dans une montagnes sans fin J’ai laissé à Xining la voiture qui m’a si bien servi et compte retourner bientôt la chercher pour continuer l’aventure. A suivre.

 

Pour une relation détaillée du voyage, voyez la page :  Journal le long du Fleuve jaune (juin-août 2012)

Voyez aussi les photos du voyage : En-remontant-le-Fleuve-jaune En-remontant-le-Fleuve-jaune

(l'album comprend aussi des photos de Mongolie intérieure, du Ningxia, des zones non tibétaines du Gansu, du Qinghai et du Sichuan ainsi que du Shaanxi).

les portraits du voyage : Visages de Chine du nord Visages de Chine du nord

et les fleurs du plateau tibétain : Cent fleurs à la campagne Cent fleurs à la campagne

(pour les deux derniers albums, voir les photos "Fleuve jaune").

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Céline 13/05/2013 07:18

Bonjour,

Bravo pour blog, il est formidable. Vos récits de voyages sont fascinants.
J'envisage de faire prochainement un petit circuit en voiture, entre Xining et Lanzhou, via Tongren et Xiahe. La route entre Tongren et Xiahe semble être assez difficile et dangereuse. Qu'en
avez-vous pensé ?
Merci d'avance pour votre réponse et bonne continuation pour le blog.

Ding 29/06/2013 10:14



Rassurez vous, Céline, la route entre Rebkong (Tongren) et Xiahe ne pose pas de difficulté, sauf aléas météorologique important (chute de neige). Elle est décrite à la page   "journal le
long du Fleuve jaune" de ce blog, au neuvième jour du récit. En juin 2012, elle était en rénovation, il est probable que cette rénovation est achevée et que la route est excellente de bout en
bout maintenant. Beaux paysages de montagnes rouges près de Rebkong, comme on en trouve souvent dans l"est du Qinghai. Il s'agit cependant d'une route secondaire où les transports en commun sont
peu fréquents. Il faut visiter les villages de Karnang (Bajiao) et Ganjia, au Gansu, un peu à l'écart de la route, si vous avez une voiture. Ce sont les points les plus intéressants de ce trajet.