Au Sikkim et à Darjeeling

Publié le par Ding

Au refuge de Dzongri (Sikkim occidental)

Au refuge de Dzongri (Sikkim occidental)

Calcutta, le 28 mars

Le choc se produit dès l'aéroport, que l'on dirait d'un autre âge, avec des soldats partout. Puis c'est le trajet vers la ville en taxi, une Hindustan Ambassador des années 50 totalement rétro. Ce jour étant férié, Calcutta est presque déserte. On a l'impression d'une grande plongée dans le temps, avec des maisons décrépites, des tramways bringuebalants et l'insigne du P.C. frappé de la faucille et du marteau (le Parti a longtemps été au pouvoir au Bengale occidental).

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Promenade ce soir dans le centre ville, assez fascinante. Ces quartiers, censés être les plus prestigieux, échappent à peine à la misère, aux ordures et à une impression générale étrange faite d'humidité, de décrépitude, de multitude. L'éclairage public est réduit au minimum, les voitures roulent en feux de position et les pompiers font sonner une grosse cloche pour se frayer un passage. Sur un mur lépreux, un slogan: Cleanliness is almost Godliness. Les gens dorment dans la rue, les tas d'ordures sont partout, pourtant la ville n'est ni belle, ni laide, ni triste. Elle grouille de vie, de survie. C'est un autre monde, hors du monde, aux portes de la cité de la joie.

Gangtok (Sikkim) le 30 mars

Très belle vue de l'Himalaya hier, dans l'avion qui venait de Calcutta. Après le survol de la plaine du Brahmapoutre, la barrière montagneuse barre tout à coup l'horizon, comme les Andes quand on a survolé la pampa argentine, mais plus éblouissante encore de blancheur.

Gangtok  (88° 37’E, 27° 20’N) est une ville curieuse, perchée sur une crête entre 1 500 et 1 800 m d'altitude. Vers le haut, on aperçoit les sommets quand il fait beau. Vers le bas, le regard plonge sur les rizières en terrasses jusqu'au fond de la vallée, 700 m en contrebas. La ville est escarpée au point qu'il y a autant d'escaliers que de rues. C'est un vaste marché, où se côtoient toutes les ethnies du Sikkim : tribus venues du Tibet à des époques plus ou moins anciennes, réfugiés tibétains récents avec leurs slogans anti-chinois, Indiens des plaines et, surtout, Népalais. Cela donne à la ville les allures d'un caravansérail. Toutes ces communautés s'entendent bien, en apparence. Sans être belle - car l'architecture laisse a désirer - la ville est pittoresque et agréable à vivre, Il fait frais le jour et froid la nuit, ce qui contraste heureusement avec la chaleur de la plaine.

Au Sikkim et à Darjeeling
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J'ai visité ce matin le monastère tibétain de Rumtek et un autre, plus petit, un peu plus loin. Intéressants quoique modestes rapport a ceux de Chine (et sûrement plus modestes encore par rapport a ceux de Lhassa). Les influences  indiennes y sont plus marquées qu'au Tibet car des artistes indiens prêtent a l'occasion leur concours. Une ambiance un peu tendue y règne, avec des soldats armés en patrouille, car la secte kagyupa (dite des bonnets noirs) est agitée par un conflit autour de la succession du seizième Karmapa, mort en 1981. II y a un candidat naguère appuyé par la Chine, jusqu'au jour où il a quitté le Tibet sans demander son reste, et un concurrent. Pour moi, le plus nouveau est de voir ces monastères dans cet environnement luxuriant, quasi tropical, si différent des solitudes arides du plateau tibétain.

Début de la route de Gangtok au col de Natu (Clément, décembre 2013)

Début de la route de Gangtok au col de Natu (Clément, décembre 2013)

Ce soir, j’ai pris pendant quelques kilomètres la route du col de Natu qui mène vers le Tibet. Pendant des siècles, des commerçants l’empruntaient pour se rendre à Xigaze (Shigatse) et de là à Lhassa. La frontière a été fermée en 1963 et a été le lieu d'affrontements avec la Chine, deux ans plus tard. Il est probable que cette route sera le premier point de passage rouvert entre l'Inde et la Chine le jour, peut-être proche, où les relations entre les deux pays le permettront (1). Du point où j'ai rebroussé chemin, on est complètement surplombé par cette barrière rocheuse enneigée, haute de plus de 5 000 m. La frontière est à 50 km par la route, beaucoup moins a vol d'oiseau. Spectacle imposant.

 (1) : la route du col de Natu a été ouverte au commerce au commerce sino-indien en 2006 mais à des conditions restrictives. La route n’est ouverte aux étrangers tiers que jusqu’au lac Tsomgo, où nous nous sommes rendus le 26 décembre 2013 (voir notre journal) (note insérée en 2016).

Au Sikkim et à Darjeeling
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Darjeeling (Bengale occidental) le 6 avril

L'expédition commence par une journée de voiture de Gangtok au village de Yuksom, au Sikkim occidental. On traverse un pays très particulier, avec une succession de vallées profondes et abruptes: le fond à 500 m d'altitude, les crêtes à 2 500 m. Sur ces pentes abruptes, des villages sont accrochés à flanc de coteau, entourés de rizières en terrasses ciselées comme à Bali. Les vues plongeantes; sont spectaculaires, on dirait une agriculture verticale. On traverse par moments des forêts bien préservées. Au fur et à mesure que l'on progresse vers l'ouest, le pays se fait un peu plus aride, les rizières moins belles et les villages plus pauvres, mais sans atteindre la même déforestation qu'en Chine.

Le monastère de DubdiLe monastère de Dubdi

Le monastère de Dubdi

Gangtok était un compromis entre l'Inde et l'Asie tibétaine. Au fur et à mesure que l'on s'enfonce dans le Sikkim et dans ses villages, l'élément indien disparaît peu à peu. La culture tibétaine est visible partout avec les drapeaux de prière, les stupas et surtout les gompa, les monastères tibétains. J'en ai visité plusieurs: Dubdi, Pemayangtse, Sangachoeling. Sans atteindre à la sophistication des grands monastères tibétains de Chine, ils sont intéressants, avec des fresques remarquables. Malgré leur apparence similaire, ils se répartissent entre les différentes écoles du bouddhisme tibétain. Mais c'est l'élément népalais qui domine dans la vie quotidienne (75 % de la-population), le népali étant la lingua franca du Sikkim.

Après une nuit déjà fraîche au village de Yuksom (alt. 1780 m), nous commençons la marche. "Nous" désigne un Français rencontré à Gangtok, votre serviteur, un guide, un cuisinier et quatre porteurs. Il faut en effet emporter l'équipement, y compris les tentes, et la nourriture de huit jours. Si nous avions eu de plus gros bagages, nous les aurions chargés sur des yaks (en fait des dzo, croisements de yaks et de vaches) ou des chevaux. Ne pas porter son sac procure un confort immense vu la longueur de la marche et l'altitude. Pendant toute l'expédition, nous avons bénéficié d'une nourriture abondante et variée et d'un personnel aux petits soins pour nous.

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On traverse, le premier jour, une forêt tropicale remarquable (parc national protégé de manière très stricte), une vraie jungle comme il n'y en a plus guère, hélas. Première nuit en refuge à 3 050 m, encore supportable. Le lendemain la montée reprend; la végétation devient alpine: pins, rhododendrons arborescents (le Sikkim est célèbre pour leurs fleurs rouges) et, si je ne me suis pas trompé, araucarias. La neige apparaît sur le sol. La deuxième nuit est passée au refuge de Dzongri, à 4 030 m. La forêt a disparu, le paysage évoque à présent le plateau tibétain.

A cette hauteur, il fait de toute façon froid la nuit. Mais voilà qu'arrive une bonne chute de neige, qui va gêner notre progression les jours suivants. Pour quiconque est bien équipé, la température reste supportable: un peu moins de 0°C  dans !e refuge la nuit. Mais pour les imprudents qui n'ont pris que des vêtements modérément chauds, et se sont fiés à des sacs de couchage indiens de qualité inférieure, le froid devient une épreuve continuelle, car on dort peu avec l'altitude. Dès la marche finie, en début d'après-midi, il n'y a plus qu'à se mettre dans son duvet et attendre le lendemain en grelottant. Il fait très beau le matin et les nuages arrivent fréquemment vers 9-10 heures: nous nous réveillons donc vers 4 h 40 pour partir au lever du jour.

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La récompense vient au matin du troisième jour: d'une petite montagne dominant Dzongri, à 4 250 m, on découvre un panorama inoubliable sur le massif du Kanchenjunga (8 598 m) et du Kabru (7 338 m). C’est un spectacle grandiose, inoubliable. Aucune montagne au monde, parmi celles que je connais, ne peut rivaliser en majesté avec l'Himalaya. Le même spectacle se reproduit le lendemain, en un point qui restera pour nous le point culminant de la marche, à 4 635 m d'altitude. Malheureusement, la chute de neige du deuxième jour nous force à renoncer à deux excursions, en raison des risques d'avalanches, Nous sommes ainsi privés du col de Goecha, à 4 940 m, mais le panorama atteint à 4 635 m est presque le même, assurent les guides: somptueux, inimaginable. Je ne me lasse pas de photographier le Pandim (6 691 m), sommet pyramidal parfait coiffé d'un glacier jusqu’à son sommet.

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La marche n'est pas difficile. Les chemins sont bien tracés. On souffre parfois un peu de la boue en moyenne altitude, de la neige plus haut (fatigante). L'altitude rend bien sûr le souffle un peu court, mais c'est supportable. Plus gênante est l'affluence : si les touristes indiens font défaut dès qu'il faut marcher, les Européens sont nombreux et l'on se croirait parfois dans les Alpes un dimanche de juin. Cette situation s'explique-par.la politique des autorités : seul le Sikkim occidental, frontalier du Népal, est autorisé au trekking; le nord et l'est sont interdits, car frontaliers de la Chine.

La descente vers Yuksom
La descente vers Yuksom
La descente vers Yuksom
La descente vers Yuksom
La descente vers Yuksom

La descente vers Yuksom

Au bout de quatre jours de marche, l'essentiel est fait et j'en ai assez de geler 18 heures sur 24. Une double étape faite en un jour me ramène avec un porteur au point de départ et au confort, relatif mais bienvenu, du village de Yuksom. Le reste de l’expédition suivant avec un jour de retard.

Au total: une expédition superbe, sans danger dès lors que l'on a la sagesse de ne pas s'obstiner en cas de neige trop abondante, mais à ne faire qu'avec un équipement de montagne apporté d'Europe.

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Darjeeling, le 8 avril

Darjeeling (2 150 m) est une ville perchée, comme Gangtok, mais beaucoup plus indienne, avec ce que cela suppose de foule, d'odeurs, de pollution, de pauvreté, aussi. De l'ancienne station climatique des Anglais, il reste des vestiges: hôtels, villas, temple protestant. Mais le tout est clochardisé par le climat et le manque d'entretien comme il est fréquent en Inde, Il y a beaucoup de monde, car les Indiens se réfugient ici pour fuir la chaleur des plaines. Il est assez amusant de les voir recoloniser ce haut lieu de l'Inde coloniale. Seule déception: le temps trop couvert pour voir l'Everest, alors que je me suis levé a 4 h ce matin pour l'observer depuis le belvédère de Tiger Hill. Je me rabats sur une nouvelle série de monastères tibétains.

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Kurseong, le 9 avril

Pour redescendre en plaine, j'emprunte l'étonnant "train jouet" en service depuis le XIXème siècle. Un adorable train à vapeur à voie très étroite, pour 60 passagers entassés dans deux petits wagons. La voie ferrée suit la route quand elle ne passe pas en plein milieu: la locomotive siffle et les voitures s'écartent. J'emprunte cette petite merveille jusqu'à Kurseong, station située à mi-pente : 2 h 30 pour 34 km. A Kurseong, la nuit tombe et il pleut mais le train s'arrête un kilomètre avant la ville, en rase campagne, pour me déposer devant mon hôtel. Je le vois partir, dans Ia nuit, dans un panache de vapeur. Après demain matin (2), je serai à Paris .

 (2) : le texte original est « Demain matin … » mais il s’agit manifestement d’une erreur de plume (rectification et note insérées en 2016).

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