Week-end près de Sonamarg, au Cachemire

Publié le par Ding Thibaut

Week-end près de Sonamarg, au Cachemire

Ce vendredi 13 mai, je me réveille doucement lorsque que notre avion entame sa descente sur Srinagar, moins d'une heure après avoir quitté Delhi. La chaîne Pir Panjal de l'Himalaya se dévoile par le hublot au fur et à mesure que j'ouvre les yeux. Les sommets de neige et de glace défilent doucement. Tout est calme dans la cabine et on n'entend que le bruit sourd de l'appareil. En même temps que je me laisse bercer par cette féerie, je repense à toutes les difficultés qui allaient de pair avec la beauté de ces montagnes lorsque j'ai été en bas en vélo, à pied ou en roller... au Ladakh, au Karakorum ou en Himachal Pradesh. J'imagine de vrais alpinistes peut être à ce moment même aux prises avec ces sommets et qui voient notre avion passer si paisiblement. Puis je pense à la situation géopolitique du Cachemire qui n'est pas toute calme. La ligne qui sépare les zones sous contrôle indien et sous contrôle pakistanais doit passer quelque part par là. Ce n'est pas une vraie frontière mais une ancienne ligne de cessez-le-feu qui sépare les deux parties de l'ancien Etat princier du Jammu et Cachemire.

 

L'avion se pose et cette autre facette du décor se dévoile. L'aéroport a beau accueillir des vols civils, on y voit surtout des appareils militaires. Un régiment semble embarquer dans un avion de transport de troupes, un hélicoptère roule sur la piste... Une fois sorti de l'aéroport, force est de constater que l'armée et la police sont omniprésentes. Des véhicules blindés sont positionnés à de nombreux carrefours. Les militaires portent casques et gilets pare-balles.

Dans la rue les passants ont la même apparence que les Cachemiris que j'ai rencontrés au Pakistan. L'ambiance générale est similaire. Delhi paraît très lointaine. Les femmes sont peu nombreuses et voilées. Certaines sont entièrement couvertes par le niqab et l'on verra même une femme portant la burqa avec seul un petit grillage. De nombreuses inscriptions sont écrites en urdu. Il n'y a ni temples ni statues hindoues mais seulement des mosquées. Faut-il admirer l'immense diversité de l'Inde, ou bien déplorer la division d'un territoire dont on perçoit facilement l'unité ? Si l'on penche pour la seconde proposition, la forte présence militaire interpelle. La réalité est sûrement plus complexe. Il semble par exemple que les moyens de l'armée sont très appréciés quand il s'agit de venir en aide aux populations en proie aux avalanches, glissements de terrain et autres. Son annexe paramilitaire en charge des routes frontières, la Border Roads Organisation, entretient les routes dès que les cols d'altitude peuvent être ouverts. Combien de villages se trouvent ainsi reliés au reste du monde ? Toutefois, ces patrouilles incessantes même très loin des villes posent question, cela me faisait penser à Tintin et les Picaros. J'ai entendu dire là bas que c'est en réalité surtout la Chine qui inquiète. De fait, la route de Leh à Srinagar est une sorte d'autoroute entre la frontière chinoise et l'ouest du Cachemire.

 

C'est justement sur cette route de Leh, la National Highway 1, que nous nous engageons en direction du hameau de Gagangir. J'attendais ce moment avec impatience car j'ai lu beaucoup de récits de cyclotouristes passés par là. Mon prochain voyage à vélo commencera d'ailleurs peut-être à Kargil, au milieu de l'axe Leh-Srinagar. La fameuse route remonte la rivière Sind, large torrent. Notre destination est à 80 km de l'aéroport, mais il faut compter trois heures de route. Gagangir est un hameau à 13km de Sonamarg, gros village très prisé des Indiens pour aller à la rencontre de la neige. C'est par là que la route s'arrête entre 6 et 8 mois par an à cause de la neige. Notre maison d'hôtes est niché dans une belle vallée encaissée à 2300m d'altitude, entre la route et le torrent. Surplombée de hautes montagnes, elle n'en est pas moins parsemée de pins. Farah's Homestay est une destination incontournable des expatriés français de Delhi. Il est tenu par une Française, Odile, et son mari cachemiri Rashid. Farah, leur fille, a l'âge d'Adèle et vit ici toute l'année avec ses parents. Elle parle français, urdu, anglais, hindi. C'est une aubaine pour nos enfants qui joueront avec elle une grande partie du week-end. Ils profiteront du grand trampoline, de ses jouets et de ses livres en français. Tout ça si loin de chez nous.

Week-end près de Sonamarg, au Cachemire
Week-end près de Sonamarg, au Cachemire

L'après-midi de notre arrivée, nous montons jusqu'à un névé aperçu de l'autre côté du torrent pour que les enfants puissent prendre contact avec la neige tant attendue. En chemin nous réalisons que ce que nous croyions être une coulée de boue est en fait une coulée de neige noire de plusieurs mètres d'épaisseur pour environ 200 m de largeur. Cette coulée illustre bien la vulnérabilité des villages de montagne. Pour peu que trop d'arbres soient coupés au-dessus du village ou que le dégel soit trop rapide, la neige trop abondante, le village risque d'être dévasté. Bien que nous ne dépassions pas les 2500 m d'altitude, nous sommes vite essoufflés sur cette pente raide avec nos enfants dans le dos. Une fois arrivés au névé presque blanc, les enfants se plaignent du froid et nous devons redescendre. Il faut dire aussi qu'il pleut par intermittence...

Week-end près de Sonamarg, au Cachemire
Week-end près de Sonamarg, au Cachemire
Week-end près de Sonamarg, au Cachemire
Week-end près de Sonamarg, au Cachemire

Le lendemain, nous partons en excursion à Sonamarg. Suivant les conseils d'Odile, nous avons loué les services d'un guide avant le départ. En Inde, un guide est paradoxalement plus utile dans les zones touristiques bien balisées que lors d'une promenade hors des sentiers battus. Dans un endroit comme Sonamarg, le rôle principal du guide est de nous protéger des autres guides, des "horsemen", des vendeurs de pashmina, de chai (thé) et autres rabatteurs. Ces derniers pensent qu'aucun "non" n'est définitif, et qu'à l'usure, le touriste cédera. Voici en quelques mots le déroulement d'une excursion à Sonamarg pour un touriste indien moyen:

• louer des bottes en caoutchouc et de manteaux (d'un autre temps) après une rude négociation du prix,

• choisir un guide et un horseman parmi les dizaines présents ; après une rude négociation

• se faire hisser sur le poney

• se laisser acheminer à dos de poney tenu par la bride jusqu'aux abords du glacier,

• se restaurer autour d'un feu sous l'une des innombrables tentes en bâche bleue, après une rude négociation,

• prendre place sur une luge, après une rude négociation,

• se faire tracter sur la neige par un à trois Cachemiris en fonction de son poids (qui est l'un des paramètres de la négociation),

• se remettre de ses efforts en buvant du chai sous une bâche bleue avant de se faire hisser de nouveau sur son poney pour rejoindre la voiture.

Week-end près de Sonamarg, au Cachemire
Week-end près de Sonamarg, au CachemireWeek-end près de Sonamarg, au Cachemire
Week-end près de Sonamarg, au Cachemire

En ce qui nous concerne, nous avons le malheur de vouloir nous substituer aux poneys en portant nos enfants à pied. Ce choix à obligé notre guide à jouer pleinement son rôle face aux « horsemen » et aux porteurs d'enfants sortis de nulle part. Nous pouvons néanmoins profiter du paysage grandiose. J'admire aussi la propreté relative d'un lieu aussi touristique. Arrivés à la neige, gelée et cabossée, il n'est pas facile de s'aventurer plus loin sans glisser. Il fait froid et il pleut un peu. Les enfants demandent aussitôt à redescendre. Adèle se décide finalement à faire de la luge. Odile m'a indiqué le prix maximum à payer: 300 roupies. Il me faut 15 minutes pour atteindre ce montant après une offre initiale de 800 roupies, passant par un généreux discount ramenant le prix à 750... Je suis impressionné par la force et l'agilité du Cachemiri qui tracte Adèle sur la pente. Même sans rien porter et équipé de vraies chaussures de montagne, je peine à le suivre. La neige est dure et bosselée, la descente très rapide. L'homme manœuvre efficacement la luge entre les cailloux qui émergent, mais Adèle n'est pas rassurée pour autant ! Nous redescendons donc sans tarder. Sur une longue portion de l'itinéraire, il faut marcher dans la boue à contre-courant de centaines de poneys qui montent les touristes. C'est donc au final une expérience mitigée que cette excursion. Mais il n'est pas pour autant question de regrets tant le cadre est beau, sans parler du contact avec la neige. Avoir froid après des semaines à souffrir d'une chaleur étouffante à Delhi, n'est-ce pas du luxe ?

Week-end près de Sonamarg, au Cachemire
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Week-end près de Sonamarg, au Cachemire

Dimanche matin, nous partons marcher quelques heures le long du torrent qui passe devant notre gîte. Une fois sortis du village, nous n'avons pour compagnie que des chèvres et quelques bergers. Le soleil brille, on n'entend que le torrent et les oiseaux. Au-dessus de nous, les arbres et la végétation laissent progressivement place à l'élément minéral et la neige. Mais à notre hauteur, la verdure donne une saveur particulière au paysage, par là même différent de ceux réputés du Ladakh. Ils sont sublimes d'une autre façon.

Le retour vers Srinagar fait office de dur retour à la réalité : température croissante, embouteillages, anarchie et pollution de la circulation en ville. Les procédures de sécurité de l'aéroport atteignent un niveau que je n'ai jamais vu nulle part ailleurs. Les contrôles se succèdent, commençant sur la route un kilomètre avant l'aéroport et s'achevant sur la passerelle en montant dans l'avion. Tout est vérifié et re-vérifié.

 

Nous retrouvons la chaleur étouffante de Delhi (45°C), ravis de cette escapade rafraîchissante dans une région belle et attachante. Cela ne doit pas faire oublier que la sécurité reste une préoccupation comme en témoigne le climat décrit à l'arrivée et au départ, confirmé par des incidents survenus une semaine après: 5 militants séparatistes et un militaire tués lors d'une fusillade, trois policiers tués en représailles un ou deux jours plus tard. Souhaitons que ce bel endroit reste en paix.

 

Week-end près de Sonamarg, au Cachemire

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Fred 08/06/2016 18:47

Superbes textes et photos