Kinnaur et Spiti, par l’Hindustan Tibet Road

Publié le par Ding

« A world within a world (…). Surely the gods live there (…), this is no place for men ! »

 (Kipling, “Kim”, chapitre 13, à propos de Spiti).

            Au sud-ouest de l’Himalaya, une série de chaînes parallèles marque la transition entre le plateau tibétain et le sous-continent indien : du nord-est au sud-ouest le Karakorum, le Ladakh, le Zanskar, l’Himalaya central, le Pir Panjal et les collines de Siwalik, ces dernières formant le piémont himalayen. Au sud du Ladakh (Etat du Jammu et Cachemire), la chaîne centrale coupe l’Etat indien d’Himachal Pradesh, avec des sommets supérieurs à 6 000 m : Reo Purgyal et Leo Purgyal à quelques kilomètres de la frontière tibétaine, Jorkanden et Kinnaur Kailash [1] un peu plus éloignés.

            Cette chaîne centrale est coupée de profondes vallées glaciaires, qui drainent ses eaux et celles du Tibet occidental vers l’Indus. Deux de ces rivières nous intéressent particulièrement : la Sutlej [variante : Satluj ; chinois : Xiangquan] constitue le déversoir des lacs Rakas Tal [Langa Co] et Mansarovar [Mapam Yumco], au Tibet, pénètre en Inde 300 km plus à l’ouest à proximité du col de Shipki, et suit un cours E-N.E – O.-S.O. avant de se jeter dans la Beas, tributaire de l’Indus ; et la Spiti, qui descend du col de Kunzum (77° 39’ E, 32° 24’ N, alt 4 551 m) et se jette dans la Sutlej à 25 km en aval de l’entrée de cette dernière en Inde. La Sutlej et la Spiti forment l’axe du district de Kinnaur et de la sous-division de Spiti, objets du présent article. Ces deux rivières reçoivent à leur tour plusieurs affluents :  Lingti, Pin, Rupa, Baspa. En dépit de différences qui seront exposées plus loin, Kinnaur et Spiti présentent des traits communs : régions les plus isolées de l’Etat d’Himachal Pradesh, zone de transition naturelle et humaine entre l’Inde et le plateau tibétain.

            Ce système orographique présente une caractéristique : les rivières ont creusé des gorges étroites et profondes dans les massifs granitiques ou schisteux. Les parties basses des vallées sont donc encaissées au point d’être inaccessibles : les routes doivent d’en écarter et se frayer un passage à flanc de falaise. Les parties supérieures sont en revanche plus évasées et forment parfois des cuvettes en contre-haut de moraines glaciaires. Sur ces reliefs plus élevés, des villages ont pu s’implanter et des cultures sont possibles sous réserve d’une irrigation suffisante. Mais ces régions plus clémentes sont naturellement isolées les unes des autres : pour en sortir, il faut franchir soit les gorges en aval, soit les cols - fermés par la neige plus de la moitié de l’année - en amont. Cette disposition naturelle contribue à l’isolement de la région.

            Ces vallées accusent une forte différenciation sur le plan des sols et de la végétation, avec des conséquences importantes sur la densité de peuplement. La partie inférieure de Kinnaur, en aval de la petite ville de Pooh, est boisée : forêts de conifères et de feuillus jusque vers 2 500 m, puis de conifères seulement (pins dominants) jusque vers 4 000 m. Les espaces défrichés se prêtent à l’agriculture : céréales, légumes, vergers. Ils constituent une zone relativement riante, dont la vallée de la Baspa est le plus bel exemple. Kinnaur supérieur et Spiti sont en revanche presque entièrement dépourvus de végétation. Il s’agit d’un désert minéral, d’une austérité remarquable, où l’agriculture n’est possible qu’en des points très localisés. Le bois, nécessaire à la construction comme au chauffage et à la cuisson, y est livré par les autorités.

Cette différence naturelle explique l’inégalité de peuplement : pour des superficies comparables (6 500 km² environ chacun), Kinnaur compte 82 000 habitants (12,6 hts/km²), Spiti 11 000 seulement (moins de 2 hts/km²) [2]. Cette population est majoritairement mongoloïde, plus proche de celle du Tibet que de l’Inde. Des différences appréciables existent cependant : Spiti se rattache véritablement au Tibet occidental par sa population, son organisation sociale (pratique traditionnelle de la polyandrie), son habitat, sa langue et sa religion (bouddhisme lamaïque de l’ordre gelugpa avec des influences de cultes animistes anciens). Kinnaur apparaît davantage comme une zone de transition avec une population plus mélangée et une répartition religieuse différente : bouddhisme au nord, hindouisme majoritaire mais influencé par le bouddhisme au sud.

Kinnaur et Spiti ont longtemps vécu de manière largement autonome, sans être pour autant complètement isolés. En dépit d’obstacles naturels formidables, l’Himalaya central était une zone de commerce et de communications. Des routes caravanières franchissant les cols reliaient le Tibet au Cachemire d’est en ouest [3], et l’Hindoustan au Xinjiang du sud au nord. Le monastère bouddhiste de Tabo (78° 23’ E, 32° 05’ N), le plus important de Spiti, a été construit en 996 par Rinchen Jangpo, souverain tibétain qui avait étudié au Cachemire pendant 14 ans et y avait appris le sanscrit pour traduire les textes bouddhiques. Spiti a longtemps été rattachée à la province de Guge, au Tibet occidental. Elle a également vécu, pendant plusieurs siècles, sous la tutelle plus ou moins effective du Ladakh. Son souverain, le Nono, payait encore tribut à Lhasa au début du XXème siècle.

Moins homogène, Kinnaur, dénommé à l’époque Chini, a longtemps dépendu de Bushahr (capitale : Rampur, 77° 40’ E, 31° 29’ N), l’un des Etats princiers de l’Inde himalayenne, mais s’est fragmenté à certaines périodes en micro-principautés rivales.

La compagnie britannique des Indes orientales a étendu le Raj à Kinnaur et Spiti en 1846, mettant ainsi fin aux incursions fréquentes des principautés voisines, et a entrepris d’y lever l’impôt. Le Nono de Kyuling est demeuré en place, nonobstant le rattachement administratif de Spiti au commissaire adjoint de Kullu.

A l’indépendance de l’Inde (1947), Kinnaur et Spiti furent d’abord intégrés au Punjab, tandis que le Tibet était occupé par l’Armée populaire de libération (1950). Le nouvel Etat indien s’est cependant peu intéressé à ces marches lointaines et la Chine n’a pas tenté d’y étendre son influence. Des liens ont donc subsisté à travers la frontière indo-tibétaine. Une foire annuelle permettait le troc avec le Tibet. L’une des routes de pèlerinage vers le Kailash tibétain empruntait la vallée de la Sutlej et le col de Shipki.

Ce désintérêt relatif a pris fin à la suite de la fuite du Dalai Lama en Inde (1959), de la guerre sino-indienne de 1962 et de la création de l’Himachal Pradesh comme Etat distinct du Punjab (1971). En visite à Sumdo, près de la frontière, en 1972, Indira Gandhi donna instruction de « planter le drapeau indien » sur ces confins jusque là négligés. La présence officielle s’est alors étoffée : installation de garnisons le long de la Sutlej, sur la route qui mène vers le Tibet, développement des routes, implantation d’administrations civiles. Kaza (78° 05’ E, 32° 13’ N, alt 3 660 m), chef-lieu de la sous-division de Spiti, est devenue un vrai centre administratif sous la houlette, depuis 1984, d’un Sous-commissaire adjoint assez autonome par rapport au district de Lahaul-Spiti dont il relève.

L’économie de Kinnaur et de Spiti repose sur trois ressources principales :

  • L’agriculture : celle-ci est surtout développée dans le sud de Kinnaur, où les conditions sont plus clémentes. Tous les espaces cultivables, même en forte pente, sont mis à profit pour cultiver des céréales (orge surtout), des légumes (pois, pommes de terre et autres) et des fruits. Comme le reste de l’Himachal Pradesh, Kinnaur et (dans une bien moindre mesure) Spiti sont producteurs de pommes, celles-ci étant cultivées jusqu’à Kaza.. L’élevage bovin, ovin et caprin est pratiqué à petite échelle. Cette agriculture est soumise à des conditions extrêmes au nord de Kinnaur et à Spiti mais elle est pratiquée dès que le relief, le sol et la disponibilité de l’eau le permettent : le village de Nako (nord de Kinnaur) est entouré de cultures en terrasses jusqu’à 3 750 m. Tabo et Kaza, à Spiti, sont entourés de cultures et sont le lieu de divers projets expérimentaux d’agriculture et d’élevage.
  • L’hydroélectricité : la demande d’énergie est considérable en Inde et le potentiel hydro-électrique du bassin de la Sutlej est évalué à 9 420 MW, soit 46 % de celui de l’Himachal Pradesh. Quatre barrages et cinq micro-centrales existent déjà sur la Sutlej et ses affluents (potentiel installé : 3 150 MW) ; d’autres sont en développement ou à l’étude.
  • Le tourisme : le potentiel de Kinnaur et de Spiti est important. Il repose principalement sur la marche en montagne (trekking), les sports d’aventure (rafting) et sur un patrimoine architectural de grande valeur : villages remarquablement préservés de la vallée de Sangla, monastères tibétains millénaires du nord de Kinnaur et de Spiti. Une activité touristique appréciable a vu le jour au début des années 90. Il s’agit cependant d’un tourisme estival (mai à octobre), favorisé par l’ouverture du col de Kunzum qui permet de passer de Spiti vers Lahaul, et de là vers Manali, en évitant le long détour par Kinnaur. Le reste de l’année, Kinnaur et Spiti forment un cul de sac qui peut se transformer en piège lorsque les routes sont coupées par les chutes de neige ou les glissements de terrain. Aucun aéroport ne dessert Kinnaur et Spiti : les plus proches sont à Shimla et à Bhuntar (près de Kullu) et n’accueillent que de petits porteurs. De longs trajets routiers sur des routes souvent défoncées sont donc nécessaires dans tous les cas. Les auberges sont modestes. D’octobre à avril, elles ferment presque toutes à Spiti et le voyageur qui entend malgré tout s’y aventurer doit être prêt à affronter des conditions rigoureuses.           

La route, on l’a compris, joue un rôle essentiel. Voie stratégique qui ravitaille les garnisons frontalières de Kinnaur, elle est aussi indispensable à la vie économique des vallées, qui en dépendent pour leur approvisionnement en riz et en bois. L’Hindustan Tibet Road de jadis désigne désormais la route nationale 22 jusqu’à Pooh. Au delà, elle devient la route d’Etat n° 30. Celle-ci remonte la Sutlej jusqu’au confluent avec la Spiti, puis la Spiti, en s’écartant de celle-ci lorsque les gorges sont trop encaissées. A Sumdo, une branche continue vers le N.E. sur 17 km en direction de Kaurik, sur la frontière. Il s’agit d’une route militaire, contrôlée par l’armée et interdite aux étrangers. La route n° 30 fait un coude vers l’ouest, continue à remonter la Spiti jusqu’à Tabo, Kaza, et au delà jusqu’au col de Kunzum.

Construite par le Génie et la Border Roads Organisation [4], l’ancienne Hindustan Tibet Road représente une performance technique remarquable et un défi chaque jour renouvelé. Très encaissées, les vallées de la Sutlej et de la Spiti sont aussi très friables. Eboulements et chutes de pierres sont constants, surtout en cas de pluie ou de neige. La chaussée doit donc être refaite, dégagée et remblayée en permanence. Les ponts du Génie sont ornés de drapeaux de prière, nombre d’oratoires hindous et bouddhistes jalonnent son cours et plusieurs plaques rappellent le lourd tribut payé par les travailleurs anonymes souvent venus du Bihar, hommes, femmes … et bébés : il n’est pas rare de voir des femmes déplacer des quartiers de roche à la main, leur bébé sur le dos. Même lorsqu’elle est en état, la route est impressionnante : étroite – les croisements, fréquents, ne sont possibles qu’aux endroits prévus à cet effet – à flanc de falaise, surplombant souvent des centaines de mètres d’abîme sans parapet, asphaltée en principe mais empierrée lorsque la portion revêtue a été emportée. Les véhicules ne dépassent guère 15 ou 20 km à l’heure. Mais c’est moins la rapidité qui compte que la continuité : l’intérêt stratégique du pays et la vie des populations commandent que la route reste ouverte toute l’année, y compris au plus fort de l’hiver.

            Kinnaur et Spiti sont-ils appelés à changer ? L’environnement est globalement bien préservé, avec peu d’activités polluantes et des mesures de bon sens prises par les autorités [5]. Des menaces existent néanmoins avec la construction des barrages et la déforestation des forêts de Kinnaur, favorisée par une politique de fourniture de bois aux populations à des tarifs subventionnés. Les habitants font valoir qu’ils ne peuvent se passer de ce bois pour la construction, le chauffage et la cuisson, le gaz en bouteilles ne pouvant suffire. Des expériences de cuisson solaire ont été menées mais le problème demeure.

            Un événement important pour la vie de la région serait la réouverture de la frontière tibétaine. Celle-ci rétablirait les anciens courants religieux et commerciaux et développerait le tourisme.  Cette ouverture n’est pas encore à l’ordre du jour : Pékin et Delhi négocient actuellement l’ouverture d’un premier poste frontière entre le Sikkim et le Tibet. Il faut souhaiter que l’amélioration progressive des relations sino-indiennes la rende un jour possible. Kinnaur et Spiti, parmi les régions les plus isolées de l’Inde, retrouveront alors leur rôle ancien de terre d’échange.

 

Cet article est paru dans la Géographie, revue trimestrielle de la Société de géographie, n° 1521, juin 2006, pp 83 - 89.


[1] : le Kinnaur Kailash (variante : Kinner Kailash, 78° 32’ E, 31° 31’N, alt 6 050 m) situé dans l’Himachal Pradesh, ne doit pas être confondu avec le « vrai » Mont Kailash  [Kangrinboqe, 81° 21’ E, 31° 05’N, alt 6 714 m], situé au Tibet. Comme ce dernier, il s’agit cependant d’une montagne sacrée, tant pour les hindouistes (qui l’associent à Shiva) que pour les bouddhistes.

[2] : estimations établies pour 2006 par les autorités sur la base du recensement de 2001, dont les opérations ont été perturbées par des calamités naturelles ; ces chiffres ont donc approximatifs.

[3] : en témoigne encore l’architecture du fort Baltit de Hunza (territoire du nord sous administration pakistanaise), inspirée du Potala de Lhassa.

[4] : organisation paramilitaire, commandée par un officier général, chargé de construire et d’entretenir les routes stratégiques, particulièrement dans les régions frontalières du nord et du nord-est de l’Inde.

[5] : par exemple l’interdiction, dans tout l’Himachal Pradesh, des sacs de plastique, qui contribue beaucoup à la propreté des villages et des campagnes.

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